Documents audio - Thomas Sankara Website - Officiel https://www.thomassankara.net/category/francais/documents/documents-audio/ La patrie ou la mort, Nous vaincrons! Fri, 24 Apr 2026 15:53:01 +0000 fr-FR hourly 1 145130549 Conférence de presse de Thomas Sankara à Paris le 7 février 1986 https://www.thomassankara.net/conference-de-presse-de-thomas-sankara-a-paris-7-fevrier-1986/?utm_source=rss&utm_medium=rss&utm_campaign=conference-de-presse-de-thomas-sankara-a-paris-7-fevrier-1986 https://www.thomassankara.net/conference-de-presse-de-thomas-sankara-a-paris-7-fevrier-1986/#respond Sat, 22 Nov 2025 10:45:42 +0000 https://www.thomassankara.net/?p=250626 Thomas Sankara a séjourné 3 jours à Paris, en février 1986, pour participer à la conférence internationale sur l’arbre et la forêt à Paris. Cette conférence politique au plus haut niveau s’est penché sur l’avenir de l’arbre et de la forêt en Europe et en Afrique sèche. Elle a réuni 50 pays, 4 organisations internationales […]

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Thomas Sankara a séjourné 3 jours à Paris, en février 1986, pour participer à la conférence internationale sur l’arbre et la forêt à Paris. Cette conférence politique au plus haut niveau s’est penché sur l’avenir de l’arbre et de la forêt en Europe et en Afrique sèche. Elle a réuni 50 pays, 4 organisations internationales comme participants à part entière, tandis que 31 pays et organisations internationales y ont assisté comme observateurs. La retranscription a été réalisée par Guy Innocent Nana.

Vous trouverez une retranscription du reportage audio à https://www.thomassankara.net/participation-remarquable-de-thomas-sankara-a-la-conference-internationale-sur-larbre-et-la-foret-organisee-a-paris/

Le jour du départ le 7 février, Sankara donne  une conférence de presse devant les représentants des divers organes de diffusion basés à Paris. Plusieurs dizaines de journalistes sont présents. Il aborde plusieurs thèmes d’actualité: situation intérieure, l’Institut des peuples noirs, relations avec la France, francophonie, conflit avec le Mali, politique africaine du Burkina. Cette conférence, a été suivie d’une projection de documentaires sur la guerre de Noël réalisée par la Télévision burkinabè.

La rédaction du site


Le fichier audio


Les différents sujets abordés. Il suffit de cliquer sur le lien pour se rendre directement à la partie concernée

“Le prix de l’indépendance d’un peuple est l’affaire de ce peuple-là”

Les normes de développement que l’on nous impose ne sont pas toujours valables en Afrique

Sankara situe la vision de l’Institut des peuples noirs (IPN)

“L’affaire Diawara se trouve à Ouagadougou, au Burkina Faso!”

Sankara se prononce sur la politique libyenne à l’égard de l’Afrique

Le rôle de Houphouët Boigny dans la méditation entre le Burkina Faso et le Mali 

Le regard critique de Sankara sur la Francophonie

L’absence du Burkina Faso au dernier sommet France-Afrique

Il faut changer toute la stratégie de la coopération entre la France et le Burkina

Sankara sur les nouveaux accords de coopération entre la France et le Burkina Faso

Thomas Sankara: “J’ai cherché à éviter le conflit avec le Mali.”

Thomas Sankara : “Je ne me mêle pas des problèmes aquatiques.”

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“Le prix de l’indépendance d’un peuple est l’affaire de ce peuple-là “

Thomas Sankara : Je m’en vais vous répondre, d’abord sur ces trois premières questions. Les sacrifices que nous demandons aux Burkinabè sont les sacrifices pour la construction d’un Burkina Faso meilleur. Le prix de l’indépendance, le prix du bonheur d’un peuple, est l’affaire de ce peuple-là. Trop malheureusement, on nous a habitués à attendre de l’extérieur des aides ou des solutions miracles, des panacées qui en réalité ne sont que des formes d’asservissement. Tant que nous ne serons pas maître de nos besoins, tant que nous ne serons pas également maîtres, tant que nous n’aurons pas pu décider nous-mêmes de ce que nous serons capables de consentir comme sacrifices et efforts, eh bien, nous ne pourrons jamais dire que nous nous développerons. On ne peut pas se faire développer par autrui. Bien entendu, nous espérons très bien que les sacrifices actuels ne seront pas continus, et que, enfin nous pourrons trouver des lendemains meilleurs.

Quelqu’un me demandait également si je confirme  les rumeurs qui circulent quant à notre intention d’aller au FMI. Nous ne savons pas si nous irons ou si nous n’irons pas au FMI. Toujours est-il que nous cherchons des solutions au niveau burkinabè, entre Burkinabè. Nous ne pouvons pas penser que le FMI soit essentiellement préoccupé de l’intérêt du développement du Burkina Faso exclusivement, du succès, du triomphe de la Révolution burkinabè mieux que les Burkinabè. Par conséquent, c’est d’abord aux Burkinabè que nous devons nous adresser. Si demain, il s’avérait indispensable de compléter ces efforts-là par d’autres efforts, par exemple ceux du FMI, nous étudierons la question. Mais en tous cas, nous nous gardons de faire, de nous comporter comme celui-là qui s’en remet à un charlatan pour se faire guérir dans le désespoir. C’est vous dire que nous aurions pris toutes les dispositions pour que les efforts, les sacrifices que le FMI nous demanderait, soient des sacrifices contrôlés, contrôlables, avec des conséquences également contrôlables. Autrement, il ne sert à rien de s’en remettre à un FMI si c’est pour se retrouver face à un peuple qui n’en sent pas la nécessité et qui endure les douleurs.

Les normes de développement que l’on nous impose ne sont pas toujours valables en Afrique

Journaliste : À propos de votre intervention hier sur TF1, vous avez dit qu’on ne comprenait pas les problèmes africains. Qu’est-ce que vous voulez dire par là ?

Thomas Sankara : Je veux m’ériger là contre le système qui nous a été imposé, qui a ses mérites mais qui a essentiellement beaucoup de limites. Nous les Africains, nous avons été entraînés dans une mouvance que nous n’avons pas choisie et que nous ne contrôlons pas. Nous avons été entraînés dans une civilisation dont nous ne contrôlons pas les éléments. Les normes de développement que l’on nous impose sont des normes qui sont valables ailleurs et pas toujours valables en Afrique si bien que l’on nous soumet à ce rythme de développement extrêmement infernal pour nous, surtout que nous n’en avons pas toujours les moyens.

En plus, et surtout, je constate que le débat avec l’Afrique se passe toujours à travers les mêmes canaux qui ne veulent pas changer, qui ne veulent pas évoluer. Or, l’Afrique a changé, l’Afrique a évolué ; l’Afrique d’hier est une Afrique qui était essentiellement représentée par, j’allais dire, de grands électeurs. Aujourd’hui la plupart des Africains sont devenus des grands électeurs. Et c’est avec cela qu’il faut compter, et c’est cela qu’il faut écouter. Et comme vous, vous êtes des journalistes d’Afrique nouvelle, c’est justement avec l’Afrique nouvelle qu’il faut compter.

A propos de la RAN, oui il y a un problème avec la RAN. C’est exact. Vous savez que le chemin de fer qui va d’Abidjan à Ouagadougou est un chemin de fer qui est partagé par le Burkina Faso et la Côte d’Ivoire et il est question que chaque pays gère sa portion. Initialement, nous avions ensemble, la Côte d’Ivoire et le Burkina Faso, engagé un programme important de développement de ce réseau. Ce programme devait nous permettre de moderniser la voie depuis Abidjan jusqu’à Ouagadougou. La partie ivoirienne l’a été. La partie burkinabè pas encore. Mais, nous pensons que si rupture il doit y avoir, eh bien, cela doit se faire après que chaque portion ait bénéficié des avantages du programme de restructuration.

Toujours est-il que, je peux l’assurer en accord avec le président Houphouët Boigny de la Côte d’Ivoire, nous avons préféré mettre cette question à l’écart, le temps de nous concerter et de trouver un accord entre la Côte d’Ivoire et le Burkina Faso. Mais le projet du chemin de fer au Sahel, la bataille du rail comme nous l’appelons à Ouagadougou qui doit nous conduire de Ouagadougou jusqu’à Tambao, vise à désenclaver la région Nord, vise également à exploiter les richesses qu’il y a là-bas au Nord, à Tambao, le manganèse. Ce projet se poursuivra. Nous le poursuivrons toujours.

Sankara situe la vision de l’Institut des peuples noirs (IPN)

Si une ligne des États noirs vise à récréer une conscience de l’Homme noir comme élément devant participer à un développement communautaire avec les autres hommes de l’Humanité, cela devient plus que mieux que de la cohabitation, cela devient de la participation. Alors, nous sommes pour. Et c’est ainsi qu’au Burkina Faso, nous avons lancé une idée qui fait son chemin, à savoir, l’institut des peuples noirs (IPN).

L’institut des peuples noirs vise chez nous, à situer le rôle, la place du Noir dans le développement de l’Humanité. D’où vient le Noir ? Que fait-il aujourd’hui ? Et que peut-il apporter aux autres ? Cet institut a la prétention de créer un dialogue entre les Noirs et les autres hommes. Ces autres hommes qui viendront nous dire à nous Noirs comment ils nous perçoivent. Il est nécessaire que nous sachons par exemple comment le Blanc perçoit le Noir, comment l’Arabe perçoit le Noir.

Il est aussi normal que nous puissions dire comment nous percevons les autres et ce qui nous paraît être source d’incompréhensions. Le Noir a beaucoup apporté à l’Humanité dans tous les domaines : dans le domaine de la science, dans le domaine de la culture, dans le domaine de l’art militaire, etc. Nous ne pouvons donc continuer qu’à développer, à mieux cerner ces valeurs noires pour mieux les intégrer à un développement de l’Humanité. Je répète encore une fois, dans un sens de participation et non pas dans un esprit sectaire et d’exclusion.

“L’affaire Diawara se trouve à Ouagadougou, au Burkina Faso!”

L’affaire Diawara, quelqu’un me demandait tout à l’heure où en est l’affaire Diawara. Alors, l’affaire Diawara se trouve à Ouagadougou, au Burkina Faso (rires dans la salle). C’est-à-dire que nous sommes sur le point de juger monsieur Diawara qui, de concert avec d’autres personnes, a eu à dilapider des fonds de la CEAO—FOSIDEC (Fonds de solidarité et d’intervention pour le développement de la communauté).

Mais je crois que c’est de façon erronée que l’on parle, que l’on présente cette affaire comme l’affaire Diawara tendant à culpabiliser Diawara. Je ne veux pas le défendre, mais je ne voudrais pas non plus que l’on le présente comme le seul coupable. En fait, Diawara peut tout au plus, mais les juges le diront mieux que moi, être taxé de receleur. Mais, il y a bien eu des gens pour ouvrir les coffres, sortir l’argent, et le remettre à Diawara. Ceux-là aussi devraient être jugés. Et ils sont nombreux. Le Burkina Faso n’a nullement l’intention de ramollir ou d’être complaisant dans cette affaire. Nous avons reçu pour mission de juger Diawara, nous le jugerons selon le droit burkinabè, selon les juridictions normales du Burkina Faso et avec fermeté.

Donc avec le respect que nous avons pour les autres membres de la CEAO, nous prendrons contact ça et là pour nous mettre en accord avec eux et nous jugerons Diawara. Maintenant quant à la période, je ne puis vous le dire. Cela dépendra des résultats des contacts que nous allons prendre et très bientôt, nous publierons le calendrier. Mais le dossier technique, je peux vous le dire, est prêt.

Sankara se prononce sur la politique libyenne à l’égard de l’Afrique

La politique libyenne à l’égard de l’Afrique. Eh bien, je crois qu’il y a beaucoup d’incompréhensions à propos de la Libye. La Libye est pour le Burkina Faso un pays ami et frère et nous entretenons des relations excellentes avec ce pays. Nous ne nous en cachons pas. Maintenant sur le plan concret, avec la Libye comme avec n’importe quel pays, chacun de nous reste insatisfait. Je ne connais pas de pays qui puisse dire que sa coopération donne satisfaction, que son carnet de commande, ou ses requêtes sont à 100% satisfaites selon qu’il s’adresse à tel ou tel pays. La Libye n’échappe pas à cette règle, la Libye est comme les autres pays.

Et nous savons également que nous ne pouvons pas nous arrêter simplement à ces insatisfactions sur des demandes qui n’ont pas reçu de réponses concrètes ou qui ont tardé à recevoir des réponses ou qui restent uniquement dans le domaine des déclarations de bonnes intentions.

Je crois aussi que l’on ne fait pas suffisamment d’effort pour discuter avec tous les pays. L’exclusive est très dangereuse. Le rejet est très dangereux. Il faut être suffisamment ouvert pour accepter le dialogue même avec ceux-là dont on ne partage pas les points de vue. Et nous, nous le pratiquons. Nous, nous le pratiquons et c’est ce qui fait que nous fréquentons et la Libye et ceux qui sont contre la Libye.

Le rôle de Houphouët Boigny dans la méditation entre le Burkina Faso et le Mali 

Quelqu’un m’a demandé qu’est-ce que je pense du rôle du président Félix Houphouët Boigny dans la méditation entre le Burkina Faso et le Mali ? Tout effort qui vise à instaurer la paix en Afrique et ailleurs mérite d’être salué d’où qu’il vienne. Et à ce titre nous avons salué les efforts du président Houphouët Boigny, nous avons salué les efforts des autres présidents, des autres chefs d’État notamment ceux de l’ANAD (Accord de non-agression et d’assistance en matière de défense), mais également ceux du Nigeria et de la Libye. Nous les avons salués comme étant des actes positifs, des actes qui rapprochent davantage et qui créent une solidarité, qui créent une conscience internationale, qui garantit un certain nombre de règles.

Nous avons été très … Je vous livre ici que dans cette affaire, ceux-là même que l’on soupçonne d’être des terroristes, je prends le cas du colonel Kadhafi, ont avec véhémence condamné et tenté même de nous faire un procès parce que disaient-il nous n’avions pas eu le courage de refuser, de répondre à l’agression. Cela nous a surpris mais cela devrait aussi étonner.

Le regard critique de Sankara sur la Francophonie

La conférence sur la Francophonie. Eh bien, nous nous sommes francophones, nous parlons le français. Mais ce que le Burkina Faso a à dire c’est qu’il y a deux français : selon que la conférence se tiendra en français national ou en français international nous verrons ce qu’il faudra faire.

Si c’est en français national ça serait une affaire intérieure et nous n’avons pas le droit de nous immiscer dans les affaires intérieures de la France. Si c’est le français international alors là nous viendrons aider à développer le français international. Je veux dire par là que, le français comme propriété d’une communauté beaucoup plus large que celle qui est confinée dans l’hexagone nous concerne. Et ce français-là est un français qui doit être dynamique. Ce français-là est un français qui ne peut pas résister contre les transformations inévitables. Ce français-là sera bien obligé de constater le dispatching … [rires dans la salle] et d’admettre…En tout cas, ce sera l’affaire des reporters qui feront des scoops [rires dans la salle], là-dessus. Et il sera obligé aussi de comprendre et d’admettre que des mots comme “zatu” qui sont des mots burkinabè entrent et s’imposent au français international.

Journaliste: Pardon… Zatu ça veut dire quoi?

Thomas Sankara: Zatu, c’est le mot révolutionnaire qui traduit et dépasse le concept bourgeois et républicain de loi. [Rires]

L’absence du Burkina Faso au dernier sommet France-Afrique

Thomas Sankara: « Bien! Afrique Nouvelle me demande pourquoi, me demande d’abord si je peux m’expliquer sur notre absence au sommet France-Afrique, au dernier sommet qui s’est tenu. Et je profite pour dire qu’il est dommage que l’on ait observé notre absence à ce dernier sommet et que l’on n’a pas remarqué notre absence à l’avant dernier sommet. (Rires) Mais enfin, de façon déséquilibrée quand même, hein ! De façon déséquilibrée. Nous avons fait… Après Vittel nous avons fait une déclaration sur notre position vis-à-vis du sommet France-Afrique.

Et nous avons proposé qu’un cadre nouveau soit créé, soit engagé, soit recherché afin que le dialogue nécessaire entre les Français et les Africains puisse se tenir, mais en marge et, dans le rejet total des formules que même le parti socialiste à ses débuts en 81 en tout cas a essayé de mettre de côté.

C’est d’ailleurs ce qui explique que par euphémisme euh…le sommet franco, … jadis franco-africain soit devenu le sommet France-Afrique. Souvenons-nous de cet euphémisme-là très indicateur des rejets. Il y avait des germes de rejet. Maintenant, qui a tué ces germes? En tout cas ce n’est pas nous.

La RASD (République Arabe Sahraouie Démocratique): Est-ce que la RASD quitterait l’OUA? Nous avons contribué, nous Burkinabè, avec d’autres états africains à installer la RASD à l’OUA. Je ne pense pas que la RASD puisse quitter l’OUA sans quand-même en débattre avec nous. Dans tous les cas, il appartient à la RASD de répondre et de clarifier sa position si oui ou non elle doit quitter l’OUA. Mais je ne crois pas non plus que la RASD se soit battue pour arriver à l’OUA pour enfin la quitter de façon cavalière.

Il faut changer toute la stratégie de la coopération entre la France et le Burkina

Journaliste: (Question inaudible)

Thomas Sankara: La façon de poser votre question m’inquiète un peu. Parce que vous aviez dit que ça n’allait pas, j’ai été reçu par le président Mitterrand, donc ça va maintenant. Qu’est-ce que nous nous sommes dit? Euh… est-ce que tous ceux que le président François Mitterrand reçoit sont ceux avec lesquels il s’entend? Enfin il y a des gens ici même avec lesquels on fait de temps en temps, est-ce que cela veut dire qu’on s’entendent forcément ? Je ne crois pas que l’on puisse dire, “parce qu’il a été reçu, ça marche mieux.” Comme si hier il refusait de me recevoir ou je refusais de le voir.

Mais également, vous me comprendrez. Collégialement, j’assure avec le président François Mitterrand la responsabilité du secret de nos entretiens. Et je ne peux pas unilatéralement trahir ces secrets là. Il faudrait que nous nous entretenions lui et moi et que nous donnions une conférence de presse, un duo en quelque sorte. Mais enfin. J’ai dit effectivement que nous nous sommes expliqués, nous nous sommes compris sur un certain nombre de questions. Le fait que nous ayons pu discuter est déjà positif. En tout cas, je le considère comme positif. Et j’ai dit que ça allait mieux.  Mais vous savez, quand on a 40° de fièvre et que l’on n’en a plus que 39, on peut dire que ça va mieux. Mais est-ce que l’on se porte pour autant bien ?

Journaliste: Qu’est-ce qui ne va pas ?

Thomas Sankara: Alors, qu’est-ce qui ne va pas ? C’est tout un diagnostic qu’il faudrait faire. Et c’est cela le long chemin qui reste à parcourir. Euh, c’est la redéfinition de nos rapports. Nous avons eu hier des rapports conflictuels, des rapports de domination. La France nous a colonisés. Aujourd’hui, nous ne sommes plus une colonie française. Nous ne voulons plus non plus être une néo-colonie française. Cela amène à changer toute la stratégie de cette coopération entre la France et le Burkina, et cela ne peut pas se faire automatiquement, cela ne peut pas se faire non plus sans heurts.

Combien sont-ils, les intérêts français qui n’admettraient pas que le Burkina Faso prenne le grand large par rapport à certaines conceptions ou certaines attitudes françaises? Et de même, combien sont-ils au Burkina Faso—mais j’allais dire, en Afrique en général—qui conçoivent également les relations entre l’Afrique et la France à travers les prismes de l’assistance et de la braderie de l’indépendance et de la souveraineté? C’est également ces questions-là qui se traduisent par des questions subsidiaires, par des faits, et qui amènent parfois des discussions j’allais dire un peu tendues, mais qui finissent toujours par se détendre.

Sankara sur les nouveaux accords de coopération entre la France et le Burkina Faso

Journaliste 1: D’autre part, monsieur le Président, vous avez noté que dans les nouveaux accords de coopération qui remplacent ceux de 1961, il n’a pas été question d’accords de coopération militaire. Nous savons qu’il en existe un. Est-ce que vous êtes satisfait de celui qui existe ou bien est-ce que vous, vous pensez que dans un avenir plus ou moins proche, vous changerez aussi les termes de cet accord de coopération militaire ?

Journaliste 2: Monsieur le Président, à propos de la coopération française, vous aviez déclaré l’année dernière que la coopération pour le développement a un long chemin à faire. Et vous venez de signer des accords de coopération avec la France, est-ce que ça veut dire que ce chemin a été fait et si oui, dans quel sens ?

Thomas Sankara: Les nouveaux accords de coopération n’ont pas parlé d’accords militaires… Bon, c’est à dessein, vous savez que nous sommes l’un des rares pays africains francophones à ne pas avoir avec la France d’accords de défense, à n’avoir avec aucun pays d’accords de défense. Nous avions des accords militaires avec la France qui nous garantissait une assistance militaire française. Nous discutons pour que cette assistance militaire soit réciproque. Le jour où la France aura besoin d’assistance militaire burkinabè, que nous puissions venir vous défendre. Et je vous prie, mesdames et messieurs, de ne pas rire. Hier, nous vous avons défendus! C’était quand? Avant-hier c’était en 14, 18 (première guerre mondiale)! Hier, c’était en 39-45 (seconde guerre mondiale)! Et il n’est pas de Burkinabè qui n’ait dans sa famille le souvenir d’un homme, d’un oncle, d’un parent mort pour la France. Ce sont des accords également qui devraient exister et garantir des droits. Nous nous sommes battus, nous avons sué sang et eau pour que la France soit libre. Souvenez-vous de cela!

Journaliste: Monsieur le président, la France est la puissance extra africaine que vous avez accusée d’être intervenue à côté du Mali.

Thomas Sankara: Nous avons voulu indexer tous ceux qui ont apporté assistance au Mali avant, pendant et après; mais je m’étonne que la presse n’ait pas suivi les pérégrinations des autorités militaires en direction du Mali, des autorités militaires étrangères en direction du Mali. De toute façon, nous nous avons l’intention de revenir fermement sur cette question beaucoup plus en détail et nous avons l’intention de culpabiliser qui doit être culpabilisé. Parce que tellement de gens parlent de la paix, mais ne la désirent pas sincèrement. Dans une situation contentieuse entre deux États, tout ce que l’on apporterait comme coutelas et gourdin ne peut être considéré que comme un acte qui vise à encourager, à ajouter de l’huile sur le feu. Alors là, nous ne pourrons pas ne pas le condamner.

Thomas Sankara: “J’ai cherché à éviter le conflit avec le Mali.”

Le conflit avec le Mali, vous m’avez demandé si j’ai cherché à l’éviter. Oui, j’ai cherché à éviter le conflit avec le Mali. Des démarches nombreuses ont été faites. Nous avons envoyé plusieurs fois des émissaires au Mali. Ils n’ont pas toujours été reçus. Je m’étais même préparé juste avant le conflit, à aller moi-même en visite au Mali. Auparavant, j’y avais été un certain nombre de fois. Et même une fois, j’y avais été clandestinement pour rencontrer le président et discuter avec lui. J’avais alors annoncé un envoyé spécial de la présidence et j’avais demandé par télex au président du Mali de bien vouloir recevoir personnellement cet envoyé. Et puis, c’était moi-même. Pour lui montrer à quel point j’étais préoccupé par la situation.

Enfin, et comme preuve ultime de cette volonté d’éviter coûte que coûte le conflit avec le Mali: lorsque le Mali s’est plaint que les troupes dépêchées par nous pour protéger les agents de recensement constituent pour lui une espèce de menace ou d’escalade, eh bien, nous avons accepté de retirer ces troupes. Et j’ai été personnellement expliqué aux troupes qui n’entendaient pas tellement reculer pourquoi il fallait reculer. J’y suis parti le 24 décembre au soir. Le 25 décembre au matin, on nous a bombardés et j’étais sous le feu.

Thomas Sankara : “Je ne me mêle pas des problèmes aquatiques.”

Quelqu’un me demande aussi l’attitude sur la nouvelle majorité éventuelle en France. Mais quelle pourrait être cette nouvelle majorité ? Quand est-ce que l’opération Barracuda a eu lieu ? C’était quand? C’était sous qui? Juste pour mon information, parce que je ne connais pas bien la politique intérieure française. C’était sous quel président?

Journaliste: (Inaudible)

Thomas Sankara: Pardon? Dites-le plus fort!

Journalistes: Giscard… (Valéry Giscard d’Estaing)

Thomas Sankara: Giscard?

Journalistes: Oui!

Thomas Sankara: Merci! C’était donc des troupes qui étaient parties… Au Tchad c’était sous Mitterrand?

Journalistes: Oui, l’opération Manta au Tchad c’était sous Mitterrand.

Thomas Sankara: Ah! Manta c’était sous Mitterrand? Manta c’est un poisson non?

Journalistes: Oui!

Thomas Sankara: Barracuda, c’est aussi un poisson?

Audience: Oui [Rires dans la salle]

Thomas Sankara: Oui, ce sont des problèmes aquatiques, je ne me mêle pas de cela. [Éclats de rires dans la salle].

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Reportage sur l’inauguration de la mine de Poura le 18 octobre 1984 (audio et retranscription) https://www.thomassankara.net/inauguration-de-de-poura-18-octobre-1984-audio-retranscription/?utm_source=rss&utm_medium=rss&utm_campaign=inauguration-de-de-poura-18-octobre-1984-audio-retranscription https://www.thomassankara.net/inauguration-de-de-poura-18-octobre-1984-audio-retranscription/#respond Fri, 12 Sep 2025 09:28:26 +0000 https://www.thomassankara.net/?p=250665 Le 18 octobre 1984, le président du Faso, le capitaine Thomas Sankara, présidait la cérémonie d’inauguration de l’entrée en production de la mine d’or de Poura, dans la province du Mouhoun. Retransmis par la Radiodiffusion nationale, cet événement, riche en discours et en symboles, a marqué un tournant décisif : après un siècle de pillage […]

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Le 18 octobre 1984, le président du Faso, le capitaine Thomas Sankara, présidait la cérémonie d’inauguration de l’entrée en production de la mine d’or de Poura, dans la province du Mouhoun. Retransmis par la Radiodiffusion nationale, cet événement, riche en discours et en symboles, a marqué un tournant décisif : après un siècle de pillage colonial, l’or de Poura entrait enfin dans l’histoire comme un bien du peuple, placé sous le signe de la souveraineté et de la justice sociale. Ce jour-là, l’or n’était plus destiné à engraisser les rapaces impérialistes, mais à devenir un flambeau pour nourrir la dignité et l’espérance d’un Faso debout. Plusieurs orateurs vont se succéder.

Nous remercions le service des archives de la télévision burkinabè de nous avoir fourni cet audio pour le rendre accessible au grand public à travers notre site. Le travail de retranscription a été réalisé par Joagni Paré.

La rédaction du site


Le reportage audio


 

La cérémonie d’inauguration de l’entrée en production de la mine d’or de Poura dans la province du Mouhoun a eu lieu le 18 octobre 1984. L’histoire de la mine d’or est mouvementée. L’administration coloniale s’en est appropriée et exploitée au profit de la  métropole.

Pendant des décennies, la mine a souffert du pillage, du vol de l’administration coloniale. 1914, 1959, 1962, 1966, des dates historiques qui ont marqué l’existence de ce trésor qui est le nôtre désormais sans autre forme de procès. L’inauguration en ce 18 octobre par le camarade Capitaine Thomas Sankara allait apporter des clarifications pour le bonheur et le plaisir des Burkinabè.

Accueilli par le ministre de la promotion économique, ministre de tutelle technique de la SOREMIB, le camarade capitaine Henri Zongo, le chef de l’État a passé en revu des éléments de nos forces armées nationales, le drapeau et l’hymne nationale, fierté de la nation.

Puis, le traditionnel « zoom koom ». Plusieurs membres du CNR et du gouvernement révolutionnaire étaient présents ainsi que plusieurs invités dont le doyen du corps diplomatique.

Prenant la parole en premier lieu, le délégué CDR de la mine d’or, le camarade Mantoro, après avoir souhaité la bienvenue à toutes et à tous, a dit que  c’est un moment historique. Historique, non pas parce que cet or soit le premier à sortir de notre sous-sol, mais parce que celui-ci est la consécration d’un effort national, une réussite pour le peuple burkinabè:

« Du point de vue de la réalisation du projet, c’est une réussite. Mais cette victoire d’aujourd’hui ne doit pas nous faire oublier ni les déboires et les espoirs de ceux d’hier, ni les luttes ardues à venir. En effet, très peu de Burkinabè savent que dans la seule période de 1955 à 1966, ce même périmètre a donné plus de cinq mille kilogrammes d’or et près de mille kilogrammes d’argent. Mais toute cette quantité de métaux précieux est allée enrichir davantage ceux-là même qui, ont toujours clamé tout haut la pauvreté de notre patrie, l’absence d’intérêt de son sous-sol. Alors que le sous-sol burkinabè, comme le dit et nous citons ici un journal bourgeois, « le sous-sol burkinabè est un véritable scandale géologique. Il est mis en réserve par l’impérialisme international et notamment français. »

En véritables bandits internationaux sous le couverts de missions scientifiques – ou ouvertement, avec la complicité des autorités coloniales d’alors et néo-coloniales par la suite – ces pirates ont sillonné, se sont installés, ont exploité et sont partis, laissant derrière eux le peuple toujours dans la misère et l’ignorance, mais aussi des veuves et déjà la silicose. La silicose est une maladie professionnelle redoutable à laquelle sont exposés les mineurs. C’est ce à quoi nous disons désormais non. Non au pillage de nos richesses.

« Malgré l’avènement du 4 août (désormais historique pour notre peuple), malgré le décret CNR faisant du sol et du sous-sol burkinabè une propriété exclusive de l’État et du peuple qui doit en jouir en toute souveraineté,   la SOREMIB reste une société d’exploitation capitaliste du type néocolonial … [applaudissements nourris] qui tente de rester en dehors du processus révolutionnaire. A la base de cette résistance, un contrat léonais et des apatrides burkinabè. Des conditions historiques objectives ont fait que nous avons accumulé un retard sur le plan savoir-faire, un retard sur les plans scientifique, technique et financier par rapport à nos besoins actuels et aux exigences du développement. La responsabilité principale incombe à l’impérialisme français, à ses servants locaux qui, un siècle durant nous ont gardés dans l’obscurantisme. Ces différents retards font que pour la réalisation d’un projet de l’importance de la mine de Poura, les seules conditions internes sont insuffisantes. Tout comme la technologie et le savoir-faire deviennent inutiles sans objet d’application. Cela à première vue paraît simple et conduit à la nécessaire collaboration qui devrait aboutir à un transfert de technologie. »

Il a ensuite attiré l’attention des uns et des autres sur les problèmes sociaux des travailleurs.

« A la sources des principaux problèmes se trouve le flou des textes, ce qui a amené l’ensemble des travailleurs à demander la suppression du statut du personnel et la création d’une commission de reclassement. A titre d’exemple, des ouvriers confirmés se retrouvent dans la même catégorie que ceux venant juste d’être formés. Ces derniers…  [applaudissements nourris] venant de notre centre de formation professionnelle n’ont absolument pas d’avantages liés à l’apprentissage des métiers par rapport à ceux recrutés sur le tas sans formation et sans spécialité… [applaudissements]. Des techniciens d’université supérieure se retrouvent dans la même catégorie que des ouvriers qualifiés. Plusieurs cas recensés nous ont amenés à la conclusion que les classements se font à la tête du client…  [Applaudissements].

« Une autre préoccupation des travailleurs est la question liée à la sécurité. Un système de gestion et d’approvisionnement dont les bases restent à nos jours incompris, amène les ouvriers à exercer dans des conditions d’insécurité proche de l’intolérable. Les gants et les bottes, masques et bleus, quand ils ne sont pas dans le bateau, ils sont au port, rarement au magasin… [Applaudissements nourris] et jamais de façon continue et permanente aux mains des travailleurs. A titre d’exemple, les coquilles anti-bruit que portent en ce moment les mineurs, ils l’ont acquis après des cas flagrants de surdité et un langage musclé de notre médecin. Il a été obligé en son temps de faire arrêter les moteurs suite à la maladie, à la surdité des mineurs. C’est pourquoi peut-être les coquilles anti-bruit ont pu avoir une petite place dans l’avion avec des sèche-mains pour être disponibles à l’inauguration… [applaudissements].

« Sur toutes ces questions, comme sur les questions sociales du personnel d’encadrement qui subit une retenue dite spéciale, mesure anti-travailleur et anti-populaire du très tristement célèbre CMRPN, le CDR ne peut se taire. Si les dénoncer, c’est se comporter en agitateur fanatique, nous acceptons de l’être. Si refuser de faire admettre aux travailleurs les dures conditions dans lesquelles on les met alors qu’une certaine catégorie se sucre est irréaliste, alors nous sommes irréalistes.  Parce que nous croyons en la société nouvelle meilleure et plus juste annoncée dans le Discours d’orientation politique. »

Lui succédant, le camarade KAMBOU, haut-commissaire, a présenté brièvement sa province.

« Créé par ordonnance №83025 CNR-Press_14 Décembre 83, ce département qui tire toute son importance de la présence de la mine d’or compte deux gros villages : Poura Mine et Poura Village, regroupant plusieurs campements. Sa superficie est de dix mille km² avec une population de cinq mille âmes réparties en plusieurs ethnies. Il convient d’ajouter que Pourra a connu une série de mutations administratives. En effet, relevant de Boromo depuis l’ère coloniale, il fut détaché à l’époque des départements de l’ex-Volta Noire et rattaché à l’arrondissement de Fara dans l’ex département du Centre-Ouest. Puis, après le 4 août, érigé en préfecture et ramené à la province du Mouhoun, sa circonscription d’origine.

« Camarades militants et militantes, la mine d’or de Poura est désormais une réalité, un acquis du peuple qu’il faudrait sauvegarder à tout prix. C’est pourquoi j’invite toute la population de Poura en général, les CDR de la SOREMIB et ceux de la ville en particulier, à veiller scrupuleusement à ce qu’elle soit un champ de forte production pour le peuple, un gage de sa lutte au côté du Conseil National de la Révolution, contre le sous-développement, la maladie, la faim, savamment orchestrés par le colonialisme, le néocolonialisme, l’impérialisme et ses valets locaux. »

Ensuite est intervenu le camarade ministre de la Promotion économique, ministre de tutelle technique, le capitaine Henri Zongo, qui a tout d’abord fait l’historique de la mine puis a dit qu’il s’agit d’une victoire incontestable sur les forces d’exploitation, victoire qui prélude à toutes celles qui nombreuses, jalonneront le chemin de la reconquête de notre Faso sur le plan économique et social. Il a ensuite dégagé l’objectif actuel de la SOREMIB.

« L’objectif actuel de la SOREMIB est l’exploitation des gisements d’or de Poura et des environs immédiats. Reconnu sur 1500 mètres en longueur et sur 300 mètres en profondeur, le gisement de Poura est constitué par un filon de quartz dont l’épaisseur varie de 1,5 à 4 mètres. La teneur moyenne est de 13,5 grammes d’or par tonne, ce qui, avec un million six cent mille tonnes de minerais prouvés, donne des réserves sûres de 22 tonnes d’or.  Cet or, d’une pureté exceptionnelle, ne subira au raffinage qu’une perte d’un millième.

Sur la base d’un rythme de production de deux tonnes par an, les réserves prouvées assureront à l’exploitation une durée de vie d’au moins onze ans. L’extension en profondeur au-delà de 300 mètres du filon de Poura ainsi que les résultats positifs de recherches effectuées sur d’autres filons découverts dans un rayon de 20 km autour de Pourra, laisse espérer des réserves plus importantes. L’exploitation de ce gisement à partir duquel le premier lingot nous sera présenté tout à l’heure, aura nécessité des investissements d’un montant total de près de 15 milliards de francs. A cela s’ajoutent 2 milliards 400 millions de francs d’investissement relatif aux infrastructures de base, c’est-à-dire une centrale électrique de 1600 kilowatts, l’alimentation en eau potable de la ville et en eau industrielle à partir de la Volta Noire.  Le lotissement de la ville sur 600 hectares, 47 logements pour les agents de maîtrise de la SOREMIB et nombre d’autres réalisations sociales : écoles, dispensaires, maternités, centre social, voiries, etc.

Mais ces investissements n’auront pas été réalisés à fonds perdus, car non seulement la rentabilité financière de la SOREMIB est garantie, mais surtout son impact économique et social sera considérable. En année de pleine activité, la SOREMIB emploiera plus de 800 nationaux, contribuant ainsi à résorber un chômage devenu endémique dans notre pays. Le taux de rendement intérieur de l’exploitation, sur la base des hypothèses économiques les plus pessimistes, sera supérieur à 20%. L’activité de Poura dégagera donc une valeur ajoutée nationale de quelque 5 milliards de francs par an, et aura un impact très sensible sur le budget de l’Etat notamment par la perception des impôts et taxes.

Destinée en presque totalité à l’exportation, la production de Poura jouera très favorablement sur l’équilibre de la balance commerciale et de la balance des paiements du pays. En effet, sur la base du cours actuel de l’or, la SOREMIB atteindra aisément les 10 milliards de francs de chiffres d’affaires par an. L’implantation d’une activité industrielle moderne comme celle que nous allons visiter, favorisera la mise en chantier de projets agricoles pouvant déboucher sur l’agro-industrie.

Camarades mineurs, m’adressant plus particulièrement à vous, je voudrais souligner le rôle historique que vous devez jouer dans cette première unité industrielle d’exploitation minière. En effet, l’histoire nous enseigne que la plupart des grands chantiers miniers ont été l’occasion pour les hommes de perpétuer leur système de domination par la lutte implacable qu’ils imposent généralement aux sans-voix, c’est-à-dire aux camarades ouvriers.

Aussi, il vous faudra conjuguer vos efforts avec le Conseil National de la Révolution et le peuple burkinabè tout entier pour que Poura ne soit jamais le reflet d’un second Soweto en Afrique [Applaudissements]. »

La fierté de l’or ne fait pas seulement perdre la tête à l’impérialisme rapace et à ses servants locaux, mais elle fait également  oublier jusqu’à l’idéal patriotique. Poura ne sera pas Soweto ni le Katanga, encore moins Kolwezi, a dit le camarade capitaine Thomas Sankara dans son intervention “Pour qui brille l’or de Poura”.

Cette partie du reportage est consacrée au discours de Thomas Sankara lors de cette inauguration. Vous le trouverez à https://www.thomassankara.net/brille-lor-de-poura-discours-de-thomas-sankara-18-octobre-1984-audio-extrait-video-texte/

Un tableau de la mine peignant les perspectives générales a été présenté aux invités par le camarade Tapsoba. Les différentes potentialités de la mine. Danse folklorique par la suite et le moment pathétique de la cérémonie, la coupure du ruban symbolique.

Le chef de l’État, vêtu de la combinaison de mineur, a tenu à visiter centimètre par centimètre le labyrinthe où la température était bien au-delà de la moyenne. Après la pose de la première pierre du foyer du mineur et un rafraîchissement, la cérémonie officielle prit fin dans la ville. C’était la fête. Tout est bien qui finit bien.

La SOREMIB, baptisée par un peuple armé d’une détermination révolutionnaire, la mine d’or de Poura est aujourd’hui une réalité. Mieux, une stratégie de développement de notre économie. C’est quand même suspect que notre pauvreté prétendument congénitale, dont on ne cesse de nous entretenir au cours des conférences internationales, ne soit pas vérifiée à travers certains secteurs. C’est le cas pour la géologie, dont on sait du reste qu’elle est un secteur clé de la mouvance économique internationale actuelle. Et c’est bien le cas d’ironiser en disant « Oui, la pauvreté, c’est la richesse des peuples ». Et il n’est pas exagéré de dire que le sous-sol burkinabè constitue un scandale minier.

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L’interview de Thomas Sankara réalisée par René Vautier et Augusta Conchiglia https://www.thomassankara.net/linterview-de-thomas-sankara-realisee-rene-vautier-augusta-conchiglia/?utm_source=rss&utm_medium=rss&utm_campaign=linterview-de-thomas-sankara-realisee-rene-vautier-augusta-conchiglia https://www.thomassankara.net/linterview-de-thomas-sankara-realisee-rene-vautier-augusta-conchiglia/#respond Fri, 20 Sep 2024 20:50:11 +0000 https://www.thomassankara.net/?p=247273 Augusta Conchiglia, ancienne journaliste du mensuel Afrique Asie, avait été appelée à faire des reportages au Burkina, après la mort du journaliste Mohamed Maïga, alors qu’elle couvrait plutôt jusqu’ici l’actualité des pays de la ligne du Front, ceux qui avoisinaient l’Afrique du Sud. René Vautier était un militant anti-colonialiste, membre du parti communiste et un […]

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Augusta Conchiglia, ancienne journaliste du mensuel Afrique Asie, avait été appelée à faire des reportages au Burkina, après la mort du journaliste Mohamed Maïga, alors qu’elle couvrait plutôt jusqu’ici l’actualité des pays de la ligne du Front, ceux qui avoisinaient l’Afrique du Sud.

René Vautier était un militant anti-colonialiste, membre du parti communiste et un cinéaste militant. Il s’est engagé à l’age de 15 ans dans la résistance, puis s’engage dans des études de cinéma après ses études secondaires. Il est connu pour avoir tourné le film “Afrique 50“, considéré aujourd’hui comme le premier film anticolonialiste, en Côte d’ivoire, Haute Volta et ce qu’on appelait alors le Soudan français. Ce film a été tourné clandestinement, une bonne partie des bobines ont été saisies, et interdit pendant près de 40 ans en France. Ce film lui vaudra 13 inculpations, et une condamnation à un an de prison, mais une médaille d’or au festival de Varsovie en 1952. On peut visionner ce film à https://www.on-tenk.com/fr/documentaires/traversee/afrique-50

En 2020, Augusta Conchiglia entreprend, avec l’aide d’Olivier Hadouchi, spécialiste du cinéma anticolonial, de retrouver la trace de cet entretien de René Vautier auquel elle avait participé. Le documentaire est introuvable dans les archives de la télévision algérienne. Mais Moira Vautier, la fille du cinéaste retrouve dans la maison familiale la bande magnétique de l’enregistrement. Cette interview a été publiée en octobre 2021 dans AfriqueXXI.

C’était encore la Haute Volta. En ce mois de juillet 1984, les Ouagalais se préparaient, dans une atmosphère euphorique, à célébrer le premier anniversaire de la « Révolution du 4 août ». De nombreuses délégations internationales étaient attendues pour cet événement, considéré comme une consécration du pouvoir révolutionnaire de Thomas Sankara – en dépit de l’hostilité de certains voisins et de leurs protecteurs occidentaux. Parmi les invités d’honneur, le chef d’État du Ghana, Jerry Rawlings, alors que Sankara venait de révéler publiquement l’aide logistique que cet intrépide voisin avait apporté aux commandos rebelles de Pô avant qu’ils ne prennent le pouvoir dans la nuit du 4 août 1983. Épopée relatée avec passion par l’envoyé spécial d’Afrique Asie, Mohamed Maiga, qui réalisa pour ce magazine la première interview fleuve de Sankara : douze heures !

Sankara pouvait discourir pendant des heures sur le frein que représentaient les pesanteurs des traditions, et, comme on l’entendra longuement s’exprimer dans l’audio qui suit, sur la condition d’infériorité de la femme, sans jamais tomber dans le travers de l’intellectuel donneur de leçons. Toujours avec empathie et lucidité. Et avec une clairvoyance rare à cette époque.

L’enregistrement que nous dévoilons ici est tiré de l’interview filmée par le cinéaste français René Vautier, qui tournait alors pour la télévision algérienne un documentaire sur la révolution voltaïque. Vautier, auteur réputé pour son œuvre sur la guerre d’Algérie (« Avoir 20 ans dans les Aurès », « Algérie en flamme »), a également travaillé sur le colonialisme français en Afrique sub-saharienne. Son documentaire, « Afrique 50 », réalisé en 1950, qui dénonçait la répression coloniale, a été interdit en France pendant plus de 40 ans. Il est considéré comme le premier film anticolonialiste français. Malheureusement, son film sur le Burkina Faso n’a pas pu être retrouvé dans les archives de la télévision algérienne1.

L’entretien que Sankara lui a accordé en 1984 illustre la façon particulière qu’avait le capitaine révolutionnaire d’affronter des questions aussi délicates que la libération de la femme dans un contexte de sous-développement économique et de patriarcat ancestral. J’y ai assisté, avec ma collègue Cherifa Benabdessadok – toutes deux invitées par Sankara qui avait souhaité poursuivre ainsi notre entretien de la journée.

Des mesures de portée symbolique, et pas toujours bien reçues, avaient été adoptées dans le but d’inculquer le principe d’égalité entre les sexes, notamment au sein des couples. Sankara avait ainsi décrété qu’une matinée par semaine, le personnel masculin de la fonction publique se rendrait au marché pour y effectuer les courses hebdomadaires du foyer en lieu et place de leurs épouses. Moins anecdotique, la campagne contre l’excision, dont Sankara parle ici, a porté ces fruits : le Burkina Faso (le nouveau nom de la Haute Volta à partir du 4 août 1984) a été un des premiers pays de la région a rendre cette pratique illégale.

Quant à la seule femme membre du gouvernement à laquelle Sankara fait référence dans l’enregistrement, Rita Sawadogo, 26 ans à l’époque2, elle nous dira, quelques jours après cette interview, être consciente que sa nomination avait portée de test pour le Conseil national de la révolution (CNR). Ses premiers contacts avec la population avaient d’ailleurs été très problématiques : pour les autorités traditionnelles de la province, le CNR leur avait manqué de respect en dépêchant une femme.

Plus tard, d’autres femmes seront appelées à de telles responsabilités. À partir de septembre 1984, Joséphine Ouedraogo assume ainsi la fonction de ministre de l’Essor familial et de la Solidarité. Jusqu’au coup d’État du 15 octobre 1987, elle mit la défense des droits des femmes au cœur de son action. La révolution, ne cesse de rappeler Sankara dans cette interview, est un processus de longue haleine et en constante transformation.

Augusta Conchiglia


Dans cette première partie, il est question des femmes donc, mais aussi de l’impérialisme culturel et de la puissance des médias. En voici le verbatim fidèle, que vous pouvez également écouter dans le podcast ci-dessus…

Thomas Sankara : Vous voyez, chez nous, les femmes sont plus nombreuses que les hommes. Comme disait un autre penseur, « les femmes portent la moitié du ciel ». Ces femmes ne peuvent pas être tenues à l’écart de notre révolution, et tout ce que nous faisons aujourd’hui vise à les libérer. Mais c’est très difficile, car les femmes sont dominées par des hommes eux-mêmes dominés. Elles sont doublement dominées. Nous-mêmes, nous n’avons pas fini de nous libérer, nous ne pouvons pas libérer les femmes, nous ne savons pas comment faire, et les femmes ne savent même pas pourquoi, tellement elles ont été conditionnées à accepter la domination de l’homme.

Si vous allez dans mon village et dites à une femme : « tu as le droit de parole, de donner ton point de vue dans le débat qui se déroule », devant les hommes, elle vous dirait : « quel scandale ! ». Elle préfère être dans la position de soumise. C’est comme ça : sa mère, sa grand-mère ont connu la société de cette façon-là, c’est tout un vertige ! Elle ne saurait où aller si demain on lui disait : « toi aussi tu as la possibilité… » Imaginez quelqu’un qui a été maintenu en prison pendant très longtemps, dans l’obscurité de la prison, qui a fini par se défaire de la claustrophobie, et brusquement on lui ouvre la porte et on lui dit : « tu es libre, vas-y ». Il sera frappé par la lumière crue, la lumière naturelle, ses premiers pas seront des pas très gauches parce qu’il préfère l’intimité du milieu carcéral qu’il connaît, avec lequel il a composé depuis plusieurs années. Il sait où retrouver ceci ou cela. Il a son train de vie. Nos femmes sont dans cette situation-là. Elles ont peur de la liberté. Que deviendrait le monde avec des femmes libres ?

« La petite bourgeoisie sait ce qu’il faut faire, mais elle ne veut pas le faire »

Nous aussi nous avons peur de cette liberté, même si théoriquement nous l’acceptons. Car une des réalités de la petite bourgeoisie est qu’elle sait ce qu’il faut faire, mais elle ne veut pas le faire. Nous, nous savons que la femme doit être libre, mais nous avons peur de ça. Et beaucoup d’hommes disent ici de manière très amusante : « oui, nous sommes pour la liberté de la femme, la liberté de la femme du voisin, pas la liberté de ma femme ». C’est un combat qui s’instaure même dans les foyers. Je dois avouer que ce n’est pas très agréable pour tous. Je dois avouer que chacun de nous ressort de ce combat en se disant : « mais quand va s’arrêter cette folie ? Sankara ne pourrait-il pas prononcer un discours contraire ? » D’ailleurs, ils n’ont jamais demandé à Sankara s’il n’est pas du bord de ceux qui estiment que ça commence à bien faire !

Mais c’est cela la vérité : il faut que les femmes soient libres, il faut qu’elles soient libérées progressivement. Mais que ce ne soit pas le folklore, les femmes rassemblées pour acclamer en uniforme, « vive ceci ou vive cela »… Non, ça c’est une autre forme de libération qui ressemble beaucoup plus à de la domination et à une organisation massive et à une caporalisation de la femme pour autre chose.

Augusta Conchiglia : Pourriez-vous donner une définition concrète de cette liberté qui a été déformée et mystifiée même en Europe ?

Thomas Sankara : Cette liberté est le droit pour la femme à participer, à définir la vie collective avec l’homme, c’est a dire que la femme ne doit pas être conçue comme un complément, c’est-à-dire, quand l’homme a fini, on laisse la femme prendre la parole pour les questions subsidiaires. Il ne s’agit pas de cela. La femme est l’égal de l’homme. Je sais que c’est difficile à accepter, mais la femme est réellement l’égal de l’homme et peut faire tout ce que fait l’homme, même si elle a des possibilités et des sensibilités que l’homme n’a pas, et qu’en retour l’homme a des possibilités et des sensibilités que la femme n’a pas. C’est très simple : nous disons que physiquement, la femme peut faire ce que l’homme fait ; intellectuellement les femmes, à l’école, dans les universités, elles peuvent faire ce que nos hommes ont fait. Elles l’ont fait, elles ont les mêmes diplômes, etc.

La femme voltaïque se lève à 4h30 du matin, sa journée commence à 4 heures, 4h30, et sa journée finit vers les 23 heures, minuit. À chercher du bois, de l’eau, à faire la cuisine, à laver les enfants, à nettoyer et balayer la maison… Alors ? L’homme pendant ce temps se repose. Quand la femme va au champ avec l’homme, elle cultive le même champ que l’homme. En fait, l’homme c’est le contremaître, dans le champ, qui regarde ses femmes, c’est-à-dire ses ouvrières, travailler. Et à la fin du travail qui est dû au maître, la femme va encore dans son propre champ à elle, puisqu’elle est souvent coépouse, et il lui faut un petit revenu pour pouvoir mieux nourrir ses propres enfants. Si la femme physiquement peut le faire, et si l’homme éprouve le besoin d’aller se reposer à l’ombre des arbres, c’est que la femme physiquement a les capacités. Nous pensons qu’en haltérophilie nous pouvons trouver des femmes qui soulèvent les mêmes quintaux que les hommes. Il suffit de les entraîner dès le départ, et surtout de ne pas lui dire dès l’enfance qu’elle est inférieure à son frère. Toute la mentalité chez nous, en Volta, est faite de telle sorte que, parce que vous êtes un garçon, même si vous êtes le dernier des garçons, vous êtes au moins le premier parmi les femmes.

« On n’a jamais vu de ceinture de chasteté pour les hommes »

Et cela va jusqu’à des marques physiques afin que la femme porte sur elle l’empreinte de son infériorité permanente. L’excision c’est quoi ? C’est la traduction aussi d’une certaine volonté de marquer son infériorité, et la femme est inférieure à l’homme, on lui rappellera qu’elle n’a pas le droit d’avoir le plaisir qu’elle veut, c’est la ceinture de chasteté que d’autres employaient en d’autres temps. On n’a jamais vu de ceintures de chasteté pour les hommes, pourquoi ? Voilà, déjà, les rapports sociaux entre nous, voltaïques, qui doivent être transformés. Ce n’est que si ces rapports sociaux étaient transformés que nous pourrions faire participer la femme à la lutte contre l’impérialisme, qui est un autre problème, mais nous ne le voulons pas et ce n’est pas facile d’accepter de dire : « la femme est l’égal de l’homme ».

Dans notre gouvernement nous n’avons qu’une femme. Mais nous savons que plus tard nous aurons plusieurs femmes. Parce que, ce n’est pas parce qu’il y a eu le 4 août, que les femmes sont devenues instantanément libres, et consciemment libres. Elles sont pour l’instant utopiquement et euphoriquement libres, mais pas de manière consciente. La preuve : comme vous appelez une femme et que vous lui dites : « camarade, vous êtes responsable de ceci ou cela, à partir d’aujourd’hui vous êtes nommée responsable de tel service », elle fait un beau discours, elle prend les dossiers, elle file voir son mari : « qu’est-ce que je fais ? ». Ou bien, il y a encore des expressions qui trahissent l’inféodation des femmes. Lorsque je réunis des femmes et que je leur demande de choisir une de leurs camarades pour siéger à telle ou telle instance, elles réfléchissent, elles reviennent : « nous vous proposons unetelle », « vous pensez qu’elle fera l’affaire ? », « Oh oui ! Elle parle comme un homme ! » Autant aller chercher un homme, puisque vous avez trouvé en vous celle qui se rapproche le plus d’un homme… Alors ! Camarade ! Ça ne va pas !

René Vautier : Sur le plan des médias, est-ce que vous vous êtes rendu compte aussi que l’Occident tenait encore en main tous les moyens d’expressions, y compris pour les présidents africains ?

Thomas Sankara : Et oui, je ne connaissais pas jusqu’à ce point-là la puissance des médias en général. Depuis le 4 août, je me suis aperçu comment il est possible de fabriquer de toute pièce des hommes, des images positives et négatives. Et quand on sait aussi que les faiseurs d’opinion, les faiseurs d’image de marque et les défaiseurs d’image de marque, sont eux-mêmes tenus en laisse par ceux qui ont les financements, nous voyons que le combat que nous menons revient encore à un combat anti-impérialiste. Il faut libérer l’information et permettre à l’information de dire ce qu’il y a à dire, à dire la vérité critique et constructive. Nous ne demandons pas que les journalistes se transforment en thuriféraires ou que les micros deviennent des espèces d’encensoirs. Non, nous ne demandons pas cela. Mais nous demandons que les efforts que nous faisons soient présentés.

Il y a un pays africain qui a depuis trois ou quatre mois décidé d’ouvrir des caisses à contribution volontaire pour venir en aide à ceux qui ont été victimes de la sécheresse. Cela a été célébré dans les journaux, par certaines radios, grandes radios, nous avons vu la partialité manifeste. Parce que nous, plusieurs mois avant, de manière plus avancée, nous avons mis en place le même système, notre caisse de solidarité révolutionnaire, à laquelle contribuent des Voltaïques et des non-Voltaïques, qui nous a permis de refuser de déclarer la Haute-Volta sinistrée. On nous a même rédigé les textes pour que la Haute-Volta soit déclarée sinistrée, simplement, il n’y avait plus qu’à signer. Nous ne l’avons jamais fait. Estimant que nous avions les ressources à notre niveau, et que les Voltaïques apprennent à vivre en Voltaïque et à subir les affres de la famine et à chercher des solutions à ces problèmes qui pourraient revenir, car ils reviennent de manière cyclique.

« Il n’y a pas d’information neutre »

C’est dire que l’information doit être au service de la libération des peuples. Il n’y a pas d’information neutre, il n’y a pas de cinéma neutre. Par conséquent, les hommes des médias doivent se demander à quel service ils ont placé leur talent. Au service des peuples ou au service des ennemis des peuples ? C’est pourquoi nous souhaitons que ces caméras qui tournent disent 24 fois par seconde, la vérité, rien que la vérité.

René Vautier : Quand vous étiez plus jeune, vous avez toujours eu beaucoup d’activités culturelles. Vous vous intéressiez au cinéma, vous jouiez de la musique. Est-ce que vous avez encore le temps maintenant de vous y consacrer ? Et d’autre part, est-ce que ces préoccupations-là ne vous semblent pas encore, dans les rapports entre le Sud et le Nord, des rapports entachés d’un colonialisme ? Ne ressentez-vous pas le rapport par exemple des œuvres voltaïques avec les médias d’Occident, comme entachés d’un colonialisme qui devrait être complètement dépassé ? Est ce que la culture vous semble maintenant, entre l’Occident et l’Afrique, égalitaire ?

Thomas Sankara : Non, elle ne l’est pas encore. Il n’y a pas ces rapports égalitaires entre ces cultures qui, au fond, peuvent se compléter harmonieusement si on veut faire l’effort. Parce qu’il y a eu des rapports inégaux dès le départ qui étaient largement en faveur de la culture du colonisateur. Nous pensons dans la mentalité du colonisateur pour traduire notre pensée dans les langues de notre pays. C’est d’abord là un problème très important. Allez traduire la révolution dans nos langues, allez traduire la démocratie dans nos langues, ce sont des périphrases à n’en plus finir, cela est très significatif. Ce qui fait que tout ce que nous faisons, qui a eu la chance d’avoir été écrit, d’avoir été dit dans la langue du colonisateur – par exemple la révolution française de 1789 -, donne l’impression – et c’est un prolongement de la domination – que même la révolution, même ce que nous voulons faire aujourd’hui, doit être pensé, défini chez le colonisateur.

C’est-à-dire que les canons de la révolution doivent nous être dictés par ceux que nous voulons combattre du point de vue « démarche colonialiste ». C’est pourquoi ils se permettent de dire : « c’est une hérésie de faire des TPR [NDLR : Tribunaux populaires de la révolution], des tribunaux populaires, parce que c’est nous qui vous avons appris le droit, c’est nous qui avons formé vos magistrats, c’est nous qui vous dirons encore comment vous devez les transformer. Non, votre évolution n’est pas correcte parce que votre réforme agraire n’est pas venue de telle ou telle façon, parce que c’est nous qui vous avons appris ce que c’est que la réforme agraire. C’est encore nous qui vous avons appris ceci, c’est encore dans nos livres que vous avez lu qu’en 1789 nous avons proclamé… » Aujourd’hui encore, nous avons beau dire : « combattons la domination culturelle que nous impose le néocolonialisme, et surtout l’impérialisme », nous avons beau le dire, nous nous comportons comme tel. Sur le plan économique, nous sommes victimes de ça. C’est l’un des domaines qui va nous prendre le plus travail, parce que cela demande une transformation totale des mentalités.

Chez nous, nous estimons par exemple qu’un film signé « Vautier » a plus de mérite qu’un film signé « Gaston Kaboré », même si son film dit les réalités terre à terre que connaissent les Voltaïques. Encore que vous n’êtes pas le bon exemple dans ce domaine parce que vous n’avez pas attaqué notre culture, au contraire vous l’avez magnifiée très courageusement en d’autres temps. Mais il y a des grands cinéastes dont je tais les noms volontairement, pour ne pas oublier d’autres qui sont tout aussi criminels, qui nous ont imposé leur culture. Le « cinéma spaghetti » nous l’avons consommé ici et nous le consommons. Notre peuple est conditionné ainsi. Quand vous affichez [Jimmy] Wang Yu fait ceci, Wang Yu fait cela, en karaté, tout le monde est là. Par contre, lorsque vous voulez poser un débat, comme la libération de la femme, sous forme de film, c’est aride, ça n’attire pas. Et comme en plus nous faisons notre cinéma dans un balbutiement technologique qui ne nous a pas encore permis de maîtriser le langage cinématographique, c’est vrai, le film passe à côté.

« Il y a beaucoup à prendre, ici et chez les autres »

La musique, c’est pareil. Chez les Sénoufos, au sud-ouest, ils ont une gamme musicale qui n’a pas certaines notes du solfège tel qu’on le connaît en Occident. Il y a des bémols qui manquent par-ci, par-là. Nous autres européanisés, quand nous écoutons on se dit : « arrêtez ce massacre ! » parce que nos oreilles ont été tellement habituées à ce que, après le « do » vient le « ré », que lorsqu’il n’y a pas ça, nous sommes choqués. Nous voulons construire une idée culturelle voltaïque à partir – c’est une contradiction – d’une culture qui n’est pas voltaïque. Moi je vais voir les paysans voltaïques leur dire : « ne faites plus ceci, ne faites plus cela », et me voilà représentant la culture occidentale, c’est une contradiction. Alors que eux aspirent comme moi, et que moi-même j’aspire à vivre comme la rive gauche et la rive droite de la Seine. Mais heureusement nous trouvons parfois des voix qui nous comprennent, qui savent que le droit pour les Voltaïques de se définir comme tel, n’est pas un droit agressif contre d’autres cultures. C’est un droit positif et constructif pour d’autres cultures. Une culture qui vient en complément et en harmonie d’une autre culture. Il y a beaucoup à prendre, ici et chez les autres. Nous trouvons de plus en plus d’échos favorables. Nous souhaitons que ce soit de tels échos qui se développent.

Je crois aussi que nous devons utiliser la musique, la culture en général, pour exprimer le langage de la révolution. C’est pourquoi nous sommes en train de monter un orchestre de jeunes enfants, tout petits. Ces enfants s’appelleront les « Petits Chanteurs au poing levé »… Là encore vous voyez ma démarche de néo-colonisé qui tente d’imiter, de recopier, les « Petits Chanteurs à la croix de bois ». Tout cela, c’est pour dire à ces petits chanteurs à la croix de bois, qui sont devenus des grands adultes : nous pouvons ensemble faire quelque chose. Tout comme nous sommes en train de monter un orchestre exclusivement féminin. Parce que pour nous la femme occupe un rôle très important qui n’est pas assez souligné. Alors nous voulons que la femme prenne la guitare, les saxophones, trompettes, clarinettes, et autres tambours pour chanter la musique, et elles vont chanter la révolution. On va choquer au départ, « comment ? vous appelez les femmes pour ceci, pour cela ! », mais il n’y a que de cette façon que nous allons sortir les femmes de leur ghetto. Un ghetto dans lequel elles s’enferment sans savoir trop comment.

René Vautier : Traditionnellement, il n’y a pas d’orchestres féminins, ou de femmes qui participent à la vie instrumentale, à la vie musicale, en Haute Volta ?

Il y en a, très peu, notamment chez les Mossis. Mais l’orchestre moderne est venu ici, c’est l’affaire des hommes, ce sont les hommes qui prennent les guitares électriques. Et nous voulons que l’orchestre moderne soit aussi l’affaire des femmes, si elles le veulent, et nous les poussons à cela.


Dans cette seconde partie, il est question de sa conception de la révolution, de ses relations avec les pays voisins et avec l’Algérie, et des régimes sud-africain et israélien. En voici le verbatim fidèle, que vous pouvez également écouter dans le podcast ci-dessus…

René Vautier : Vous avez donné un jour une définition de la révolution. Quelle était-elle ?

Thomas Sankara : Je ne serais pas capable de répéter la définition que j’avais donnée car elle était liée à un contexte précis. Mais suivant les milieux dans lesquels nous nous trouvons et suivant les problèmes que nous affrontons, nous définissons la révolution de manière différente mais complémentaire, non contradictoire – heureusement ! C’est ainsi que sur le plan économique nous ne cessons de dire que la révolution, c’est aussi la révolution des statistiques. On commence déjà à le voir en Haute-Volta, où toutes les dispositions sont prises pour chambouler les calculs et, dans ce domaine, fausser les appréciations de ceux qui définissent le développement de tel ou tel pays.

« La révolution n’est pas l’affaire des laxistes et des médiocres »

Mais la révolution comme changement total est venue pour donner et non pour prendre, avions-nous dit. C’est une quête – en tout cas la révolution voltaïque – qui veut être dépouillée de tout ce qu’il y a d’agressif, de troublant et de terrorisant, comme la révolution avec le couteau entre les dents, la barbe… Je n’ai rien contre les barbus, bien au contraire, j’ai des grands amis révolutionnaires, des grands camarades militants barbus, et dont l’expérience nous sert énormément. Mais enfin ! Une révolution romantique, c’est autre chose ! Cette forme de révolution est un changement permanent, continuel, une remise en cause chaque jour de ce que nous faisons pour tendre vers un perfectionnisme. On ne peut pas faire une révolution si on n’est pas perfectionniste, on ne peut pas faire une révolution si on se contente de l’à-peu-près. On ne peut pas faire la révolution si on ne s’attaque pas aux détails. Par conséquent, la révolution n’est pas l’affaire des laxistes et des médiocres.

René Vautier : La révolution, pour vous, peut donc être progressive ?

Thomas Sankara : Oui, la révolution peut être progressive, en ce sens que les étapes se succédant, on aborde des questions de plus en plus complexes. Mais la révolution est égale tout en étant progressive, c’est-à-dire que nous ne dirons pas que la révolution de tel pays, qui a fait vingt-cinq ans de révolution, est supérieure à tel pays qui n’a que quelques mois de révolution. Nous refusons de telles classifications et de telles comparaisons. Il n’y pas de distribution de prix. Il y a des contradictions qu’il faut continuellement résoudre. Hier, le 4 août2 pour nous, il y avait d’un côté le peuple et, de l’autre, le camp des ennemis du peuple. Il fallait créer les conditions objectives pour que ces camps-là soient clairs, et clairement choisis par chacun. Aujourd’hui, on ne se gêne plus pour s’appeler « camarade » – camarades de lutte dans le camp du peuple. On ne se gêne plus aussi pour tancer telle ou telle personne réactionnaire, ennemi du peuple. C’est ce qu’il fallait arracher.

Mais dès lors que vous avez déclenché une révolution, vous allez appeler une autre révolution qui automatiquement appelle une autre révolution. Et nous savons que notre révolution sera remise en cause, ce qui est fait sera remis en cause pour aller encore de l’avant, et on ne peut pas faire la révolution si on n’accepte pas soi-même que l’on peut être remis en cause, et peut-être déclaré persona non grata dans cette révolution. Alors, c’est pourquoi nous avons comparé la révolution à un bus. Tout le monde y monte, mais nécessairement il y en a qui tomberont, parce qu’il y aura eu tel ou tel virage, ou telle ou telle accélération. Ou même, il y aura eu des marches arrières. Celui qui, dans le car, dans le bus, s’est agrippé de façon à ne s’adapter qu’à la marche en avant, quand il y a un coup de frein brusque ou une marche arrière, parce qu’on est arrivé à un fossé qu’on ne peut pas franchir, et qu’il faut faire marche arrière, il tombe.

Il faut être prêt à toutes les situations. Il y en a qui tomberont. Il y en a qui tombent. Certains monteront à des escales, qui n’avaient pas cru à la révolution et qui finalement viendront. D’autres ne monteront jamais parce qu’ils n’y ont jamais cru ou n’ont pas pris les dispositions pour pouvoir y monter. C’est comme ça que nous voyons la révolution. Et ce car qui avance vers le bonheur du peuple voltaïque, avec lui tout le peuple voltaïque qui le veut bien… Mais tous n’y arriveront pas.

Un collaborateur de René Vautier : Juste après la révolution du 4 août, vous avez eu beaucoup de problèmes avec les pays voisins. Est-ce que ces problèmes sont en train de trouver des solutions ? Surtout les problèmes de frontière avec le Mali.

Thomas Sankara : Malheureusement, nous constatons qu’il y en a en Afrique qui pensent encore qu’il leur est possible de s’opposer à cette marche, et qui pensent que ce qui est arrivé en Haute-Volta est un phénomène accidentel, et que chez eux il n’en est pas question. Alors, la paix en Afrique ne peut se faire que si les peuples africains ont droit à la parole, réellement, et disent ce qu’ils veulent.

Le problème avec le Mali est un vieux problème qui date de 1974. Le Mali et la Haute-Volta se sont affrontés dans les sables de la région, on ne sait plus très bien comment cela est né. Mais nous, à l’époque, nous affirmions – mais clandestinement bien sûr – que c’était une guerre injuste. Il y a eu une petite contradiction. C’est vrai que nous affirmions cela, c’est vrai que nous étions sur le champ de bataille mais, politiquement, nous dénoncions cette guerre, et nous cherchions l’occasion d’y mettre fin. Mais la logique du champ de bataille est toute autre : lorsqu’on vous tire dessus, la seule réponse qui vaille, c’est de riposter. C’est la dialectique du champ de bataille.

« Le conflit Mali / Haute-Volta a été créé de toute pièce »

Mais nous, nous avons toujours été contre ce conflit Mali / Haute-Volta, parce que c’est un conflit injuste qui ne profite ni au peuple voltaïque ni au peuple malien, qui ne résout pas les problèmes des peuples. C’est un conflit qui est né parce qu’au sommet, les bourgeoisies au pouvoir se sont affrontées et ont été téléguidées, manipulées. Ce conflit a été créé de toute pièce. Dès que nous avons pu donner officiellement et ouvertement notre point de vue, nous avons dit que c’était une guerre injuste et que la Haute-Volta voulait oublier ce type de conflit. Et c’est ainsi que nous avons volontairement levé le veto de la Haute-Volta pour l’entrée du Mali à l’UEMOA [NDLR : Union économique et monétaire ouest-africaine]. Nous avons expliqué aux dirigeants maliens que nous étions attachés à ce que nos deux peuples vivent en paix.

Nous poursuivons ces efforts et nous devons reconnaître que le président algérien Chadli Bendjedid fait de son mieux pour que les positions malienne et voltaïque soient les plus proches et que, pour ce qui est de la frontière, nous puissions trouver une solution dans le cadre d’une recherche de la paix. Nous le remercions.

Avec d’autres pays qui nous entourent aussi nous faisons ce que nous pouvons. Nous entreprenons des démarches envers eux. Certains nous acceptent, nous accueillent à bras ouverts, comme le Ghana et le Bénin. D’autres nous tolèrent. Certains aussi se méfient de nous. Nous ne pouvons pas faire plus que ce que nous avons fait. Nous ne pouvons pas empêcher qu’un homme ait peur de son ombre, cela ne relève plus de notre compétence, nous avons fait ce que nous pouvions faire. La Haute-Volta n’entreprend rien contre qui que ce soit, même si nous savons que nos opposants se sont réfugiés dans les pays voisins. Nous savons par exemple que nous avons beaucoup d’opposants en Côte d’Ivoire. Les autorités ivoiriennes aussi le savent. Est-ce un geste amical ou inamical d’abriter des opposants en Côte d’Ivoire ? Nous ne voulons pas répondre à cette question. Mais nous qui n’avons pas d’opposants de qui que ce soit sur notre territoire, nous sommes taxés de vouloir semer la subversion chez les autres. Que dire alors de ceux qui ont des opposants voltaïques chez eux ? Ils sont mille fois plus subversifs que nous, si nous devons appliquer leur logique. Ou alors c’est une autre logique, mais qu’ils nous la donnent !

René Vautier : Il y a eu malgré tout une reconnaissance de l’importance de la Haute-Volta au niveau diplomatique, qui s’est traduit par la nomination de la Haute-Volta à l’intérieur de certaines instances internationales. Peut-être pourriez-vous nous définir les positions de votre gouvernement sur le plan des problèmes africains ?

Thomas Sankara : Entres autres instances, la Haute-Volta a été nommée au Conseil de sécurité des Nations unies. Notre peuple s’estime honoré par cette marque de confiance mais mesure également le poids de la responsabilité d’une telle confiance. C’est pourquoi, au sein de ces instances, nous disons que la Haute-Volta doit se souvenir des raisons, des motifs pour lesquels elle a été désignée. Elle n’est pas allée au Conseil de sécurité pour compléter l’effectif et faire du folklore. Elle est partie là-bas parce que certainement des pays non alignés, révolutionnaires, progressistes, africains et non africains, ont trouvé en Haute-Volta une voix capable d’exprimer de manière régulière les aspirations d’un certain nombre de peuples. Cela implique des sacrifices.

Nous avons plus de 104 pays qui nous ont élu. Au nom de ces 104 pays, et même au nom des peuples de ceux qui ne nous ont pas élu, il faut tout le temps dire la vérité. Et c’est l’exercice quotidien de cette vérité qui nous vaut aujourd’hui des difficultés. Il y a des pays qui nous ont coupé leur aide alimentaire, simplement parce que nous ne votons pas dans le même sens qu’eux. Qu’à cela ne tienne, nous maintenons ! C’est dire que, pour nous, nous faisons confiance aux peuples et nous disons que toutes les instances, OUA [NDLR : Organisation de l’unité africaine, créée en 1963 et remplacée en 2002 par l’Union africaine, UA] ou ONU, qui peuvent aider au dialogue franc et sincère, à la recherche pacifique de solutions, utiles pour les peuples, tout cela doit être mis en œuvre, tout cela doit être sauvegardé. Mais pas à n’importe quel prix.

« Une indépendance totale coûte très cher »

Les compromis qui deviennent des compromissions, nous n’en voulons pas. C’est pourquoi au niveau de l’OUA nous avons posé des conditions claires à notre participation – une participation qui se veut responsable. À propos du Tchad, nous, nous reconnaissons qu’il y a un président qui s’appelle Hissène Habré. Et s’il vient en Haute-Volta, il sera reçu avec les honneurs dus à son rang. Mais nous disons que la paix au Tchad, qui est la chose la plus importante aujourd’hui, ne peut pas se discuter uniquement avec monsieur Hissène Habré. La paix avec monsieur Hissène Habré est la paix avec uniquement une faction : nous ne voulons pas de cela. Cette paix-là, le dialogue, doit avoir lieu avec toutes les autres parties. […] Dès lors qu’il s’agit de parler de la paix au Tchad – et je me demande comment on pourrait se réunir au niveau de l’OUA sans parler de la paix au Tchad, quelle démission ce serait ! – , il faut absolument que l’on amène les autres parties.

Nous disons, au niveau de la République arabe sahraoui démocratique : nous l’avons reconnue, c’est une république, elle a ses droits. Et même si c’est une république précaire qui doit mener une certaine lutte pour se libérer, et pour libérer certains territoires, nous disons que les Africains, et même les peuples du monde entier, doivent se liguer pour imposer le droit à respecter la volonté du peuple sahraoui à qui que ce soit. Ce n’est pas perdre la face que de reconnaître cela. Nous avons des relations que nous souhaitons meilleures avec un pays comme le Maroc. Mais quand nous rencontrons les Marocains, nous leur disons « non » sur ce terrain. Nous devons dire qu’il faut céder : « vous devez abandonner des prétentions qui ne se justifient pas ».

En même temps, nous disons aux Sahraouis qu’il ne s’agit pas pour eux d’échapper à une domination pour tomber sous la coupe d’une autre domination. Nous voulons une véritable indépendance de la République arabe sahraoui démocratique. Une indépendance totale coûte très cher. Il est tellement facile de se faire épauler qu’on peut parfois hésiter et remettre en cause l’utilité d’une indépendance totale. Nous disons que le peuple sahraoui doit être un peuple réellement indépendant de quelque force et puissance que ce soit, comme nous-même nous entendons l’être. Ce qui ne veut pas dire se replier sur soi-même et ignorer les autres. Non. Nous souhaitons que demain le peuple sahraoui ait d’excellentes relations avec le peuple marocain par exemple, tout comme il a des relations fraternelles avec le peuple algérien, tout comme nous lui avons proposé des relations fraternelles avec le peuple voltaïque. Mais si un jour le peuple voltaïque était surpris en flagrant délit d’hégémonisme ou de tentative d’hégémonisme, ou d’impérialisme, ou de paternalisme, eh bien que les Sahraouis nous dénoncent et nous combattent comme tel, car nous aurons failli !

« L’arrogance de l’Afrique du Sud tient à la trahison des Africains »

En Afrique australe, nous avons l’Afrique du Sud et sa politique raciste que nous condamnons et que nous condamnerons toujours. Il n’y a pas de mot pour qualifier ce qui s’y passe. Avant nous, d’autres personnes ont, dans une littérature plus éloquente, montré ce qu’est la réalité en Afrique du Sud, même si, soit dit en passant, cette littérature a seulement servi à se faire acclamer sur certaines tribunes et est partie grossir le rang de ce qui traîne sous la poussière de certaines bibliothèques. Mais nous ne pouvons pas prétendre dire mieux. La différence est que nous vivons réellement nos engagements et nos prises de position.

L’arrogance de l’Afrique du Sud aujourd’hui tient par la compromission et surtout à la trahison des Africains. Le Mozambique et l’Angola ont résisté pendant des années à l’Afrique du Sud. Il a fallu que d’autres forces viennent de très loin, depuis Cuba, pour épauler les Angolais. Mais il y a combien d’États africains autour de l’Angola qui auraient pu apporter des troupes et qui ne l’ont pas fait ? Je suis sûr que si nous l’avions fait, chacun apportant simplement un bataillon, c’est certain que nous y serions arrivés. Et peut-être même que nous n’avions pas besoin d’apporter un bataillon, mais en appliquant des sanctions économiques, et en disant à nos partenaires occidentaux et autres, en leur disant que « c’est à prendre ou à laisser », que nous n’entendons pas qu’ils traitent avec l’Afrique du Sud. Nous aurions pu imposer plus tôt ce que nous voulons comme liberté pour les peuples africains. Hélas, cela n’ a pas été le cas, c’est même le contraire qui s’est produit. Et ils sont nombreux les Africains qui traitent avec l’Afrique du Sud, sur le dos de ceux qui combattent l’Afrique du Sud. Eh bien cela s’est passé ainsi.

Aujourd’hui nous comprenons la position du Mozambique et la position de l’Angola, qui ont des relations grandissantes avec l’Afrique du Sud. Nous souhaitons simplement que ces pays-là, qui ont le mérite d’avoir posé des actes, d’avoir fait couler leur sang pour la défense aussi de la liberté de nous autres, nous souhaitons qu’ils ne soient pas pris dans le vertige, dans le tourbillon des négociations et des compromis tactiques qui deviennent finalement des compromissions. C’est ce que nous souhaitons. Nous souhaitons donc que les Noirs d’Afrique du Sud ou de Namibie, et toutes les autres luttes, ne soient pas bradées, ne soient pas foulées au pied. Nous n’avons pas de leçons à donner à ces pays-là parce que nous estimons que pour avoir lutté comme ils l’ont fait, ils savent même ce qu’il faut faire de juste. En tout cas, nous leur faisons confiance. Mais si d’aventure le contraire se présentait, nous n’hésiterions pas à condamner avec la dernière énergie une espèce de trahison, ou en tout cas de volte-face dangereuse.

Voilà donc les quelques problèmes africains qui se posent, lesquels problèmes africains traduisent encore notre soumission et notre domination à l’impérialisme international, et forcément influencent les autres problèmes importants, qui sont les problèmes économiques.

René Vautier : Est-ce que vous ne pensez pas qu’il y a de part et d’autre de l’Afrique, avec l’Afrique du Sud d’un côté, et Israël de l’autre, une espèce de mâchoire de l’impérialisme, pour ne pas dire du colonialisme attardé même, sur le plan des rapports entre les peuples et dans les rapports de domination ? N’y a-t-il pas une espèce de mâchoire entre Israël d’un côté et l’Afrique du Sud qui se referme sur l’Afrique par le moyen de pressions économiques, et même d’appui militaire entre les deux régimes basé sur la racisme ?

Thomas Sankara : C’est le regain d’une certaine diplomatie, la diplomatie de la canonnière. C’est la preuve que certaines méthodes sont en train de revenir, et ce colonialisme anachronique nous démontre clairement que, plus que jamais, il s’agit de luttes à mort qui s’opèrent entre les peuples qui veulent vivre libres et leurs ennemis. Les tractations sont nombreuses en Afrique noire pour renouer avec Israël. Certains ont le courage de le faire au grand jour, d’autres le font par personnes interposées. Mais, en tout cas, Israël jubile.

« Ce racisme que l’on appelle sionisme »

Nous n’avons rien contre Israël en tant que pays, en tant que peuple – au contraire. Nous admirons ce pays dans pas mal de domaines, et nous souhaiterions pouvoir réaliser le dixième de ce qu’il a fait dans pas mal de domaines. Mais nous souhaiterions être tenus à cent lieux du centième de ce qu’il a fait aussi dans certains autres domaines. Et ce racisme, que l’on appelle par euphémisme « sionisme », l’apartheid en Afrique du Sud, et autre, cela est très dangereux même pour le peuple d’Israël. Parce que c’est un phénomène qui provoque d’autres phénomènes. Mais il faut dire qu’Israël et l’Afrique du Sud ont trouvé aisément des échos favorables. Tout ceux qui ont intérêt à étouffer les relents de liberté, les relents de démocratie vraie, ceux-là ont intérêt à collaborer avec les forces les plus expérimentées dans l’étouffement de ces idéaux. Et nous savons qu’Israël comme l’Afrique du Sud ont des polices, ont des armées qui savent de qui tenir leurs méthodes fascistes. Autant ils ont tous été opposés au fascisme hitlérien, autant ils ont été proches de lui. En fait, ce sont deux grands contraires qui se ressemblent intimement aussi.

Un collaborateur de René Vautier : On assiste aujourd’hui à une coopération avec l’Algérie. Pourriez-vous nous dire quelle est la signification de cette coopération Sud-Sud ?

Thomas Sankara : D’abord, je n’aime pas l’expression Sud-Sud, Nord-Sud… N’oubliez pas la rose des vents. J’estime qu’il y a au Sud des pays qui appliquent une politique abjecte, et il y a au Nord des pays qui appliquent une politique autrement plus acceptable, et même à encourager pour notre peuple. Il y a une question d’intérêt, sachant qu’il y en a au Sud qui obéissent au Nord. Bref, on est un peu perdu et nous ne marchons pas avec une boussole dans ce domaine-là.

Entre la Haute-Volta et l’Algérie, il y a une coopération qui se développe à grands pas et nous souhaitons que cela dure, se poursuive. Si vous faites une comparaison, sur les échanges économiques entre la Haute-Volta et l’Algérie, jusqu’au 4 août [1983], c’était limité à quelques dattes, que l’Algérie envoyait en Haute-Volta pour la bagatelle de 1 000 francs français. Aujourd’hui, la Haute-Volta importe des quantités de matériaux, de machines… La Haute-Volta a ouvert ses portes à l’économie algérienne comme l’Algérie a ouvert ses portes à l’économie voltaïque, du point de vue de l’exportation du bétail, de produits agricoles, notamment certains fruits. La ligne Air Algérie passera aussi par Ouagadougou, et la ligne Air Volta passera par Alger. Vous construisez des matériaux dont nous avons besoin, car la Haute-Volta est devenue un vaste chantier. Or on nous rationne l’importation de certains matériaux uniquement pour nous mettre à mal avec nos CDR [NDLR : Comités de défense de la révolution] qui se mobilisent pour les travaux.

Sur les plans diplomatique et politique, nous constatons une identité de vue, une similitude de nos positions, et nous avons ouvert à Alger une ambassade, et l’Algérie a ouvert à Ouagadougou une ambassade également. Et les missions dans les sens Alger-Ouagadougou et Ouagadougou-Alger ne se comptent plus, elles sont très très nombreuses. Récemment j’étais moi-même à Alger, et nous attendons d’un jour à l’autre le président Chadli Bendjedid, qui va rendre visite au peuple voltaïque.

« Les tirailleurs commettaient les pires humiliations »

L’Algérie n’est pas un pays inconnu en Haute-Volta. Chacun de nous dans sa famille a un ancien d’Algérie. Hélas, le peuple voltaïque a combattu le peuple algérien dans sa volonté de se libérer parce que les représentants de ce peuple l’avaient pris et conditionné pour agir dans ce sens-là. Et chacun d’entre nous a dans sa famille un ancien d’Algérie qui nous raconte comment ces luttes se menaient. Aujourd’hui, le peuple voltaïque veut de nouveaux rapports avec l’Algérie. Et vous aussi avez le souvenir des tirailleurs sénégalais, comme on les appelait pour généraliser tous ces combattants, ces militaires africains qui, aux ordres de leurs maîtres français, commettaient les pires humiliations, pillaient, violaient, volaient, tuaient, massacraient, commettaient les pires atrocités. Ils étaient commandés pour cela et croyaient bien faire.

Aujourd’hui nous voulons établir de nouveaux rapports et redéfinir la connaissance […] de l’Algérie. Cette connaissance est beaucoup plus positive que celle d’antan. C’est pourquoi l’Algérie ne passe pas inaperçue, et en même temps l’Algérie est la mauvaise conscience pour nous. C’est vrai que nous avons combattu hier à côté de nos patrons français. Mais c’est également vrai que dès cette époque, des luttes se sont engagées ici, en Haute-Volta, pour soutenir l’Algérie. Jusqu’à aujourd’hui, il y a une gêne, une honte, un péché que nous portons, que nous essayons de camoufler, que nous camouflons difficilement, pour avoir pris part aux massacres d’Algérie, parce que nous sommes convaincus que ce que nous avions posé comme actes n’était pas justifié.

C’est un signe très expressif le fait que certains militaires commencent à mettre de côté la ferraille, l’honneur octroyé comme médaille, pour avoir traqué, tué des fellagas par-ci par-là. C’est un signe très important. Bien sûr on ne peut pas effacer ce qu’on a fait là-bas, mais on espère que le peuple algérien saura reconnaître nos mérites, parce que nous tournons le dos résolument à ce que nous avons fait hier. Nous l’avons fait dans la nuit de notre adolescence politique, dans l’ignorance des responsabilités qui devaient être les nôtres.

Aujourd’hui nous voyons aussi en Algérie un pays progressiste dans le camp des non-alignés, un pays qui joue un rôle leader important. C’est pourquoi nous disons que la lutte pour la libération, la lutte du FLN [NDLR : Front de libération nationale] n’est pas la seule propriété de l’Algérie, que ce que le FLN a fait dans la maquis en son temps est la copropriété de tous ceux qui aspirent à la même liberté. Quand nous regardons l’Algérie, nous ne regardons pas la politique intérieure de l’Algérie, nous ne comparons pas Chadli Bendjedid à [Houari] Boumediène, nous regardons simplement si l’Algérie se maintient sur les positions non-alignées, progressistes, de manière constante. Par exemple sur la RASD, nous avons pu agréablement constater que l’Algérie ne s’est pas démentie après Boumediène. Certes, il y a des victoires depuis que Chadli Bendjedid est là, notamment sur le plan social. Nous ne voulons pas méconnaître ces mérites. Mais nous disons que l’Algérie a une position qu’elle doit tenir et c’est cela que nous voyons.

Nous disons que c’est, hélas, le lot de tous ceux qui se sont mis en vedette. Les vedettes n’ont pas le droit de décevoir. Quand on est champion de boxe poids lourds, on n’a plus le droit de perdre, même si on doit pour cela étouffer sa personnalité, même si on doit pour cela faire des sacrifices que d’autres hommes ne font plus […]. On surveille ses rations alimentaires, ses exercices physiques… L’Algérie est condamnée à rester ainsi, ou elle aura déçu.

Source : https://afriquexxi.info/article4867.html   et https://afriquexxi.info/article4869.html

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Cette interview, qui n’avait jamais été publiée jusque-là, a été réalisée en mai 1984 par Augusta Conchiglia et Cherifa Benabdessadok, toutes deux journalistes au mensuel Afrique Asie—un journal auquel travaillait également le journaliste malien Mohamed Maïga jusqu’à sa mort le 1er janvier 1984 à Ouagadougou.

Ce qui frappe d’emblée, c’est cette espèce de séduction qui s’installe, et de façon réciproque, entre Sankara et ses interlocutrices. Et cela se comprend aisément: Sankara est interviewé par deux femmes qui, de surcroît, viennent d’un journal sympathisant de la Révolution. La détente qui s’installe entre eux est donc telle que le Président se sent parfaitement à l’aise pour développer tranquillement son analyse.

Nous ne connaissons pas la date précise de l’interview ni à quelle occasion elle a été faite, mais il est fort probable qu’elle ait eu lieu fin mai 1984, en tout cas quelques jours avant le 11 juin 1984, date à laquelle sept personnes accusées d’un complot qui devrait se tenir le 28 mai ont été exécutées.

Dans cette interview, Thomas Sankara évoque en effet l’utilisation de groupes de pression sensibles tels que les syndicats comme manœuvre de déstabilisation politique; il parle du licenciement de 1400 instituteurs et de la mise en place d’un bureau qui devrait réexaminer leurs cas. Mais il parle beaucoup plus longuement de complots contre-révolutionnaires déjoués et d’arrestation d’une cinquantaine de militaires et civils en attente d’être jugés.

Parmi les militaires, il cite nommément le lieutenant Ouédraogo Moumouni et le colonel Didier Ouédraogo. Ce dernier est accusé d’avoir dirigé un complot qui devrait coïncider avec le 28 mai 1984, date à laquelle Sankara devrait être en Côte d’Ivoire. Le 27 mai 1984, on assiste effectivement à l’annulation d’une visite officielle de Sankara en Côte d’Ivoire, les autorités ivoiriennes ayant refusé que celui-ci se rende à Abidjan.

Sankara revient également sur la crise qui existait entre le CNR et les organisations politiques révolutionnaires comme la LIPAD (Ligue patriotique pour le développement) et le PAI (Parti africain de l’indépendance) mais aussi les différentes démarches qui étaient en cours pour assurer l’union entre tous ces groupes, y compris la possibilité d’une ouverture vers le PCRV (Parti communiste révolutionnaire voltaïque).

Cette interview nous a été fournie sous forme d’audio. Le travail de retranscription a été coordonné par Joagni Paré avec la participation volontaire et productive de Guibien Cléophas Zerbo, Ikakian Romuald Somé, Kelly Zama Paré, Amado Gérard Kaboré, Rasmané Denné, Guillaume Launa, Tangi Bihan et Bruno Jaffré, tous membres de l’équipe du site thomassankara.net. Nous les remercions chaleureusement pour leur temps et leur collaboration.

Joagni Paré


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Thomas Sankara : […] Ça me rappelle Mohamed Maïga, la première fois qu’il m’a interviewé à Paris. Donc, si nous n’arrivons pas à nous remettre en cause, à accepter de nous remettre en cause, nous ne pourrons pas faire avancer la Révolution parce que nous serons par moments tentés de confondre la lutte pour la consolidation de la Révolution et la lutte pour la consolidation de nos fauteuils. On ne saura pas faire la différence. Et c’est pourquoije ne sais pas si je vous livre un secret là, mais enfinmoi-même je travaille à me convaincre que je suis là de passage et que celui qui est à côté de moi devra prendre la place. Ce n’est que comme ça qu’on peut l’accepter aisément. Sinon, humainement parlant, c’est très dur. Vous êtes là et un beau jour, on vous dit non, ce n’est plus vous, c’est un autre. Il faut se conditionner.

Journaliste : Dès le début? 

Thomas Sankara : Ah oui, dès le début, il faut se conditionner. Et comme ça, la déception ou la frustration n’est pas très forte et ne déclenche pas des luttes âpres pour maintenir coûte que coûte un fauteuil, sinon … J’espère que j’ai encore au moins 30 ans à vivre. Alors,

sinon si je devais passer 30 ans à me battre pour conserver un fauteuil, c’est triste! C’est triste! Rien qu’à y penser, mais c’est terrible! Et moi j’envie les présidents qui sont d’un certain âge. Parce que eux au moins ils quittent la Présidence, ils prennent une bonne retraite là, ils écrivent des livres ou ils font autre chose et cultivent des jardins, ça va!

Journaliste : Alors que vous … difficile de vous recycler?

Thomas Sankara :  Alors que moi, eh bien, recyclage difficile, suspicion permanente, on ne pourra pas comprendre que … Si moi aujourd’hui je quitte la Présidence—qui que ce soit qui vienne me remplacer—pour aller reprendre les commandos comme cela me plaît, ça ne convaincra personne! Si on m’envoie comme attaché militaire, ça ne me plaira pas. Je ne peux pas accepter ça, parce que ce sont des postes que je n’aime pas. Alors, c’est un peu ça.

Journaliste : Et nous avons vécu ici ces trois semaines qui ont coïncidé avec des événements, enfin, une crise gouvernementale quand même. Même une menace de coup d’État. 

Thomas Sankara :  Ah oui, pour laquelle quand même, j’aimerais dire un mot hein. 

Journaliste : Oui

Thomas Sankara : Bon, il y a une réelle menace de coup d’État. Depuis un certain temps, nous avons eu des pressions directes. D’abord, c’était l’agression barbare et à ciel ouvert de mercenaires. C’est vrai que nous avons risqué par plusieurs fois d’avoir des débarquements de mercenaires.

Journaliste : Après le 4 août?

Thomas Sankara :  Après le 4 août. Dès le 5 août. Un chef d’État me l’a confié, il a été contacté pour cela. Il a été contacté par d’autres États.

Journaliste : Ils avaient mal choisi leurs interlocuteurs alors.

Thomas Sankara :  Non, non, non, il les a… Enfin, oui ils les avaient mal choisis parce que lui aussi, non pas qu’il soit un allié à nous, mais…

Journaliste : Il ne voulait pas être un allié?

Thomas Sankara : Il veut avoir la tranquillité du côté de la Haute Volta pour s’occuper d’autres choses. Alors, donc cette menace permanente là nous l’avons vécue. Mais maintenant il y en a de moins en moins. Non pas qu’elle soit totalement écartée!—le cas du Bénin est là pour dire qu’après cinq ans de pouvoir, ils ont quand même connu une agression de 72 à 77—mais parce que nos ennemis estiment que c’est une tactique qui n’est pas payante, ce n’est pas la bonne. Ils ont à un moment donné essayé la tactique de la déstabilisation politique. Aujourd’hui, en Haute-Volta, c’est les syndicats, c’est les groupes de pression, c’est très sensible. Ils ont essayé cela et nous avons eu une action qui nous a permis de nous mettre à l’abri de leur manœuvre. C’est ainsi que nous avons été amenés à licencier 1400 instituteurs. Ça, nous ne le regrettons pas du tout. Aujourd’hui même, nous allons publier—vous entendrez au compte rendu du Conseil des ministres—nous allons publier qu’un bureau a été mis en place pour réexaminer les cas. Déjà à Koupéla moi j’ai ré-examiné certains cas.

Journaliste : Sur ces 1400 enseignants?

Thomas Sankara :  Oui sur ces 1400 enseignants licenciés. Quelques cas, comme ça en passant. Et maintenant ils s’accrochent sur les opposants potentiels-là, tous ces licenciés, dégagés et autres qui ne semblent pas du tout contents de nous. Et il y en a des militaires, des civils. C’est sur eux qu’ils s’appuient. C’est avec eux qu’ils ont tenté maintenant de s’organiser réellement. Et les coups d’État, parce qu’en fait il y en a plusieurs, mais les coups d’État que nous avons déjoués s’appuient essentiellement sur des militaires. La réaction civile a passé les armes aux militaires, a confié la question des affaires aux militaires.

Journaliste : Pour être plus proche du centre du pouvoir, l’ennemi?

Thomas Sankara :  Alors … Non, mais heureusement, ce n’est pas des dissidences, c’est des manifestations de ce à quoi nous nous attendions. Et c’est pourquoi aussi nous ne sommes pas du tout surpris. Nous ne sommes pas du tout ébranlés par cela, parce que ces éléments là, nous les savions comme au minimum opportunistes, au maximum véritablement ennemis à nous, plus ou moins déclarés. Et nous avons pu les suivre pas à pas. Ce coup d’État, nous n’avons pas connu sa naissance; nous avons pris le train en marche, mais nous l’avons suivi jusqu’à aujourd’hui. Les réunions et tout, ce sont nos hommes qui étaient dedans avec eux et qui les ont suivis. Je dois dire très sincèrement que nous souhaitions maîtriser la chose jusqu’au déclenchement de leur assaut. 

Journaliste : Mais…?

Thomas Sankara :  Mais certains éléments nous ont échappé et nous, nous pensons qu’ils ont flairé un peu l’infiltration. Alors ils pourraient donner à nos sous-marins-là, nos taupes-là des fausses informations pour nous prendre. Et c’est pourquoi nous avons arrêté plus tôt que prévu. 

Journaliste : On peut connaître le  nombre?

Thomas Sankara : Pour les militaires, ils sont environ une dizaine: deux officiers en activité, deux lieutenants, un lieutenant artilleur… Non, quatre officiers en activité. Finalement quatre officiers avec les dernières arrestations, parce qu’il y en a eu cette nuit. 

Journaliste : Ah bon?

Thomas Sankara : Oui. Vous voyez que nous n’avons pas dormi. Mais ça, on est un peu habitués maintenant. Puis, au total avec les civiles, une bonne cinquantaine de personnes. Mais tous ne sont pas… Il y a ceux que l’on a mis dans le projet de gouvernement—ministres de ceci sans les avoir consultés, parce qu’on sait qu’ils n’aiment pas le CNR. Ça c’est évident, mais ils n’ont pas comploté. Il y a ceux-là, et puis il y a ceux vraiment qui cogitaient, qui préparaient quelque chose. Mais vraiment ceux qui étaient au cœur de la préparation, je crois que ça ne dépasse pas la dizaine de personnes. 

Journaliste : Ils avaient déjà pu constituer leur projet, leur plan?

Thomas Sankara : Oui, leur projet était simple: pour eux c’était une attaque contre quelques personnes, notamment ce matin en conseil des ministres ils pensaient qu’ils devaient nous attaquer…

Journaliste : Aujourd’hui?

Thomas Sankara : Heureusement que je n’ai dit ça qu’après le conseil [Éclats de rire], parce que ça pouvait ne pas y avoir lieu…. la liquidation, on allait bacler le dossier. On allait nous avouer tout cela [Éclats de rire]. Et la remise en cause de tout ce qui a été fait jusque-là, ce qui est fondamental, un peu comme la Guinée hein – la Guinée après Sékou TOURÉ. Plus de TPR, plus de camarades, plus de CDR…

Journaliste : Un recentrage comme on dit en Europe…

Thomas Sankara : Oui, un recentrage. Bon alors, c’est comme ça, un recentrage total. Un de leurs meneurs, le lieutenant Ouedraogo Moumouni que nous, nous avions nommé comme responsable de l’assainissement de la ville – histoire de lui trouver un poste, donc que  nous connaissons très très très bien!

Journaliste : L’assainissement de la ville? Celui qui s’occupe des latrines?

Thomas Sankara : Non, celui qui s’occupe des latrines c’est un autre, c’est l’ancien directeur de protocole. Oui, et nous lui disions qu’il y a ceux qui sont gênés par toutes ces saletés et qui estiment qu’il faut nettoyer la ville, et puis il y a ceux qui estiment qu’on peut laisser ces saletés là aussi. Alors des deux qui est le plus propre, quoi!

Journaliste : [Éclats de rire!]

Thomas Sankara : Non, c’est un…lui il était chargé des poubelles, c’est différent. Ça c’est vraiment différent. Alors le lieutenant Ouédraogo Moumouni était chargé des poubelles et nous lui disions, “bon, écoute. Si tu veux entrer dans la révolution il faut y entrer par la grande porte, c’est-à-dire par l’alliance totale avec les CDR. On ne peut pas faire le nettoyage de la ville de Ouagadougou sans les CDR, puisque nous n’avons pas de grands moyens, des services de voirie, etc. Alors donc ou tu es d’accord avec les CDR ou tu n’es pas d’accord avec eux. Et tu ne peux être d’accord avec les CDR qu’en adoptant leurs mots d’ordre, etc. donc en vivant la Révolution. [Audio interrompue]…la Haute Volta est un pays de savane, par conséquent on se voit bien et il est difficile de faire un croc-en-jambe à qui que ce soit. C’est comme ça que nous avons filé, encouragés dans leur projet. Et puis, ils avaient choisi leur euh… le jour où il fallait les arrêter nous les avons arrêtés. 

Journaliste : Il y en avait encore en liberté, non?

Thomas Sankara : Il y en avait encore en liberté un autre groupe. Finalement c’est deux groupes liés. Mais ils ont travaillé très habillement, au niveau de la base ils ont travaillé en groupes distincts de telle sorte que si un groupe échouait l’autre au moins ait la chance de réussir. Mais au sommet c’est la même chose, c’est les mêmes.

Journaliste : Ils apportaient des armes de l’étranger ou bien …?

Thomas Sankara : C’est nous qui leur avions fourni des armes. Par exemple, les armes de l’intérieur. Ils envisageaient de faire venir des troupes étrangères. 

Journaliste : C’était ambitieux comme projet!

Thomas Sankara : C’est ça. Ambitieux, réaliste. Ça se vend hein, aujourd’hui encore. Attaquer des points sensibles et puis, bon…

Journaliste : Pas vraiment des mercenaires mais des troupes?

Thomas Sankara : Des troupes! Bon, j’attends certaines conclusions, je ne sais pas ce qui va sortir ce soir. Pour les nationalités, nous les imaginons, mais grosso modo…

Journaliste : Les tracts aux tracts sont en cours … [Rires]?

Thomas Sankara : [Rires] C’est comme ça qu’on dit dans le milieu, mais sans violence hein. Nous ne torturons personne 

Journaliste : [Rires]…

Thomas Sankara : Bon, grosso modo ils auraient procédé de la façon suivante: pendant que eux attaquaient, les troupes arrivaient avec le message, la requête déjà rédigée il y a plusieurs mois. Donc dans les formes tout a été légitimé il y a longtemps, par avance. Les gens arrivent, voilà, sécurité des Français en danger par exemple. Bon, il suffit de brûler une ou deux voitures là et ça suffit là! Une ou deux voitures de Français brûlées ici ça suffit, et les troupes françaises ne sont pas loin d’ici. Il y en a chez notre voisin, notre ami, Houphouët Boigny; il y en à foison, et puis comme ça devait coïncider avec le 28 où moi je me trouvais de l’autre côté, ça allait être vraiment la belle victoire, la double victoire… Moi je serais obligé de demander l’asile politique, acceptant, reconnaissant les bienfaits de la sagesse, l’utilité de la sagesse, cette sagesse-là, un des bénéficiaires de cette sagesse. Après les manchettes de la presse « Sankara demande et bénéficie de l’asile de Houphouët! » Après des choses comme ça, une fois que l’effet de presse sera passée on me livre aux autres. Bon, c’était assez bien calculé de ce point de vu mais c’était compter aussi sur quand même un nombre d’expériences que nous aussi nous commençons à avoir dans le domaine des renseignements, et nos services, sans être à la hauteur des plus connus.

Journaliste : C’était compter sur les Hernu d’Europe ou de l’Afrique? 

Thomas Sankara : En tout cas les ordres seraient venus d’Europe. 

Journaliste : C’est toujours les mêmes alors?

Thomas Sankara : Je ne sais pas si Charles Hernu est impliqué. Je ne sais pas ça, mais c’est toujours les mêmes, oui. C’est sûr. C’est sûr. Mais ça allait être un carnage parce que aujourd’hui nous sommes sûrs qu’un événement de ce genre en Haute Volta déclencherait… chaque province serait un maquis en elle-même. Peut-être des maquis qui finiraient par tomber faute de coordination, d’organisation, de ceci et cela. D’accord, c’est possible. Mais sur un plan sentimental les maquis se seraient constitués partout. Alors, on aurait assisté à un carnage.

Journaliste : C’était finalement plus réaliste hein.

Thomas Sankara : Oui, de ce point de vue là en tout cas.

Journaliste : C’est étonnant que tout cela puisse se passer dans un calme absolu. Ce que l’on retient quand même c’est une stabilité du pouvoir, même une sérénité par rapport à… 

Thomas Sankara : Certainement

Journaliste : On n’a pas vécu l’anxiété ni la tension, et pourtant il y avait plus de deux événements parce qu’il y a eu tout de même la crise aussi.

Thomas Sankara : Oui, oui.

Journaliste : C’est vrai qu’on ne sait pas la mesure exactement mais elle a donné lieu à des rumeurs, à des débats. On aurait pu ressentir des tensions qui ébranlent un peu. 

Thomas Sankara : En réalité nous ça ne nous inquiète pas, ça ne nous trouble pas outre mesure. Nous savons que ce sont des tempêtes passagères parce que d’abord, le coup d’état lui-même, quelles sont ses chances? Vraiment très peu. On peut assassiner un homme en passant, d’accord. Surtout que nous ne prenons pas tellement de précautions. Ça c’est possible, mais la Révolution elle-même, il est difficile de la compromettre aujourd’hui malgré toutes les difficultés qu’elle pourrait connaître. De l’autre côté, la crise que nous avons avec la LIPAD et le PAI, je crois que le PAI est un parti qui lui-même comprend qu’il n’a pas intérêt à cette crise. Mais nous aussi nous devons comprendre qu’on ne blesse pas à ce point un parti et lui demander de se taire et en plus aussi de sourire! C’est difficile. Donc il est normal, tout ce que le PAI fait aujourd’hui, moi je trouve que c’est tout à fait normal. C’est même un effort particulier pour se contenir qui les a amenés à réduire, à limiter en tout cas l’expression de leur colère, de leur déception, etc. C’est normal, il ne faut pas leur demander davantage. 

Journaliste : Donc on n’a pas l’impression d’une stabilité mais plutôt une réalité…

Thomas Sankara : Certainement moi je… Je ne sais pas ce que pensent… Vous savez souvent il me vient à l’idée d’aller voir les chefs d’état que nous avons mis en prison et leur demander : “mais vous, à la veille de votre chute quels étaient vos sentiments? Est-ce que vous sentiez venir?” et voir si on peut établir quand même… parce que moi j’ai eu l’impression d’instabilité… Non je vous dirais sincèrement que c’est stable. C’est stable chez nous quoi qu’on dise, c’est plus stable chez nous que chez d’autres, chez des voisins dont on ne parle pas tellement. Parce que il n’y a pas de projets consistants. Il y a des mécontents chez nous, c’est vrai. Mais il n’y a pas un foyer qui puisse même entretenir un projet sérieux. Vous avez la gauche, une certaine gauche qui n’est pas d’accord avec nous. Nous nous rejoignons par en bas. Il y a des vases communicants, enfin, il y a des labyrinthes par lesquels nous nous rejoignons qui font que tout compte fait, ils constituent une espèce de mauvaise conscience utile. La droite elle-même est désemparée et aujourd’hui elle ne sait plus sur qui s’appuyer, sur quoi s’appuyer à l’intérieur. Même à l’extérieur, elle a des difficultés. Il faudrait vraiment faire de la Haute Volta… Si on décide, bien sûr si on décide de faire de la Haute Volta la Grenade, c’est possible. 

Journaliste : C’est possible?

Thomas Sankara : C’est possible! Grenade avec un débarquement massif, de grands moyens… 

Journaliste : La Grenade, c’était quand même détruit de l’intérieur…

Thomas Sankara : Oui, c’était détruit à l’intérieur. C’était détruit à l’intérieur. Bon, mais si on décide …

Journaliste : Mais les données ne sont pas les mêmes qu’ici…

Thomas Sankara : Non, je ne crois pas, je ne crois pas. Nous, pour l’instant non, ça ce n’est pas possible. Je ne pense pas, je ne souhaite pas que ce soit possible, mais enfin. Il y a quand même une véritable stabilité. Et moi je reçois régulièrement… si j’avais ici les dossiers de police là j’allais vous les faire lire. Mais régulièrement on m’envoie des notes: “Camarade président vous devez limiter vos sorties, camarade président vous devez limiter ceci, etc.” Je comprends pour un policier, mais vraiment on les met sur les nerfs quoi ! Je les comprends mais moi non, je n’ai pas l’impression que je me balade en ville, je n’ai pas l’impression que je prends des risques. Je n’ai pas l’impression que je prends des risques, mais je me dis qu’en chaque Voltaïque se cache un “dégagé” aigri, ça c’est possible. Ou même—bon là, peut-être que je manque de modestie en le disant—il est même possible quand je lis un peu ce qui est arrivé à d’autres (le Pape ou des vedettes) que par un sentiment contraire des gens viennent poser des actes dangereux. Bon, même ça je me dis que … Bon enfin, on n’est pas encore arrivé à ce stade là. Donc on est protégé par un environnement qui évolue avec son niveau normal.

Journaliste : Donc vous n’allez pas renoncer à vos sorties, à votre liberté? 

Thomas Sankara : C’est difficile hein, j’avoue que c’est difficile! Moi j’étais à Koupéla, j’allais à Pô où nous avions des manifestations… Ça me fait faire dans la nuit 600 km, enfin, c’est-à-dire que chaque kilomètre est un lieu d’embuscade, quoi. Le chauffeur somnole, vous-même vous somnolez, on ne sait plus qui conduit [Rires].

Journaliste : Quand vous parlez de Koupéla, je vous imagine un peu isolé dans une petite case au milieu de la brousse. En ce moment on pouvait penser qu’un séjour long aurait pu donner des velléités à des gens? Une maladresse peut-être de votre part? 

Thomas Sankara : En fait j’ai été à Koupéla parce que Koupéla c’est le fief de la réaction. 

Journaliste : Pas pour les provoquer?

Thomas Sankara : Voilà, c’est tout. Je suis allé m’installer chez eux. 

Journaliste : On parle de Koupéla comme un lieu conservateur traditionnellement acquis à certains… 

Thomas Sankara : Est-ce que sans indiscrétion, je peux vous demander qui vous a parlé de Koupéla ?

Journaliste : Eh bien, on m’a parlé de Koupéla là bas, et puis [nom mentionné mais inaudible]

Thomas Sankara : Alors, ça se comprend.

Journaliste : [Rires] Pourquoi? Elle est soupçonnée de…

Thomas Sankara : Ah oui. Elle est de Koupéla, je comprends! Elle a son jugement de Koupéla et elle trouve que nous dramatisons un peu trop.

Journaliste : Quelle est la réaction d’aujourd’hui?

Thomas Sankara : Oh, c’est une réaction qui se meurt, hein. C’est une réaction qui se meurt, elle n’est plus tellement… La preuve, entre les premiers jours de notre installation là-bas et de nos jours, il y a une différence de ton. Le dernier jour vous n’étiez… Est-ce que vous étiez là quand il y a eu le procès du chef-là ?

Journaliste : Non, on était là la veille !

Thomas Sankara : Vous étiez là la veille. Bon, le chef de Koupéla—ça c’est terrible—il y a eu un TPR sur place, il a été interpellé, il a dû s’expliquer, se justifier face à un peulh et tout, tout , tout. Bon, moi je n’ai pratiquement pas pris la parole parce qu’on m’avait taxé de régionalisme, de tribalisme et autres…(rire…) 

Journaliste : [Rires] Ah bon? Vous êtes entre les deux alors ? 

Thomas Sankara : Je suis entre les deux. Bon, ça dépend. Parfois je me sens plus d’un côté que d’un autre.

Journaliste : Vous avez le sens de la justice quand même?

Thomas Sankara : Oui, mais on allait me soupçonner en tout cas d’être un parti pris pour le peulh parce que c’était lui la victime.

Journaliste : Il semble que les questions ont été posées et que les choses ont évolué un petit peu. 

Thomas Sankara : Nettement! En quelques jours les choses ont manifestement évolué et comme je le leur disais, il faut que nous retournions, il faut que d’autres retournent là-bas faire des meetings. Moi je n’ai pas voulu faire de meeting parce que la période n’était pas propice. Mais d’autres pourraient y retourner et feraient un bon boulot là-bas.

Journaliste : Il faut qu’on aborde cette question de conflits qui sont généralement sociaux et même de classes si on peut le dire; des conflits d’intérêt mais qui peuvent cacher derrière des conflits ethniques. Avant de venir ici j’ai entendu, j’ai lu, j’ai entendu beaucoup parler des Mossi et de leur emprise sur l’appareil d’État et que rien ne peut se faire dans ce pays sans eux. Si on est pas Mossi, on ne compte pas en quelque sorte. Est-ce que vous croyez encore que quelqu’un peut compter sur ce clivage, sur ces rivalités ?

Thomas Sankara : Non! Non, non! Aujourd’hui n’importe qui de n’importe quelle région peut venir à la tête de ce pays sans rien craindre des Mossis. Bien-sûr il y a encore, il y a encore, peut-être des vestiges … en tout cas il y a des forces encore qui restent, qui proviennent de ce complexe qu’ont les Mossis.  Il y a encore de cela. Mais ce sont des forces qui s’éteignent petit à petit. Et aujourd’hui faire un calcul là-dessus c’est vraiment se tromper lourdement hein. C’est se tromper très, très lourdement. Et moi d’ailleurs je ne joue pas tellement dessus. Bon, je me dis… Quand je leur fais des concessions, je me dis tant qu’à faire si on peut aussi avoir cette fraction des gens qui compte encore sur ce que sont les Mossi ou ce que devraient être les Mossi ici. Si on peut les avoir avec soi, autant leur ouvrir des portes. Comme ce vieux qui me disait mais pour parler de démocratie, mais la vraie démocratie c’est la loi du plus grand nombre. C’est nous les Mossis qui sommes les plus nombreux et le gouvernement devrait, dans sa composition, montrer que la part a été faite aux Mossi, etc. Non! Si le fait de le recevoir et de le subir pendant quelque quart d’heure, si ça peut lui faire plaisir, tant mieux. Il y a des marches comme ça, comme le fait de recevoir les imams de Haute Volta…

Journaliste : Il vaut mieux les neutraliser au moins?

Thomas Sankara : De cette façon-là. Ils viennent, ils disent oui à la Révolution. Bon, tant pis pour eux s’ils se retrouvent avec des contradictions. Nous, ça ne nous gène pas. 

Journaliste : Est-ce que parmi ces officiers dégagés il n’y a pas des nostalgiques ? En tout cas des personnes qui pouvaient, disons, sentir disons que la dignité, le pouvoir mossi avait été atteint ? 

Thomas Sankara : Oui bien sûr. Notamment un des colonels, le colonel Didier dégagé que nous venons d’arrêter. Notamment lui. Par exemple lui…

Journaliste : Ça existe comme sentiment… ? 

Thomas Sankara : Chez les dégagés, oui ; chez les dégagés, oui. Mais personne, enfin, très peu de gens les suivent. 

Journaliste : Donc le pouvoir reposait un peu sur eux auparavant. C’était une réalité ? 

Thomas Sankara : C’était une réalité, c’était. C’était une réalité mais qui avait commencé à disparaître mais qu’on avait essayé d’entretenir artificiellement pour les besoins de la cause. Et nous, en privant cette idée-là de son aliment, de sa propagande habituelle, nous la laissons mourir d’elle-même, sans effort. Ç’est pourquoi on dit ici “à bas le tribalisme !” On entend cela mais c’est pour allonger la liste des sentences, c’est pour allonger la litanie. C’est tout. Ce n’est pas que l’on s’attaque à un problème vraiment sérieux. Ce qu’on constate par contre, qui a son importance … La région ouest Bobo Dioulasso, vous y avez été toutes les deux, non ? 

Journaliste : Oui. Trop vite quand même. 

Thomas Sankara : Ah bon! Vous avez pu voir DIALLO ? 

Journaliste : C’était très rapidement parce que…. D’abord on est allé à la vallée du Kou, on est allé à Banfora et puis le commissaire a cru que pour nous il était plus important de rencontrer les femmes du début jusqu’à la fin.

Thomas Sankara : [Rires] C’est ça. C’est ça!

Journaliste : [Rires] Les femmes avec les femmes. 

Thomas Sankara : C’est ça ; c’est un problème, c’est un autre problème. Ah oui, d’accord. D’accord ! D’accord ! Je n’ai pas pu l’avoir au téléphone, le haut-commissaire. 

Journaliste : Mais j’avoue que je l’ai côtoyé à un moment donné. Mais je m’attendais à voir un officier en uniforme et je n’ai pas fait l’association. Ce n’est qu’après que j’ai regretté d’avoir raté l’occasion. Mais j’espère qu’il y en aura d’autres. 

Thomas Sankara : Bon, donc du côté de l’ouest là à Bobo Dioulasso, il y a une espèce de régionalisme non tribal hein, non tribal. Bobo Dioulasso a été pendant la colonisation, sous la colonisation, la ville économique de la Haute Volta, même de la sous-région. Elle a été aussi la ville militaire. L’armée française y était installée très fortement, etc. Donc ceux de Bobo, aujourd’hui, ne comprennent pas que ce soit Ouagadougou qui ait pris le pas. Surtout que Maurice Yaméogo—le premier président—qui l’a fait, qui a renversé l’équilibre, il l’a fait de manière pas très adroite. Il est allé jusqu’à menacer les gens. Si bien que ceux de Bobo, ça leur est resté à travers la gorge jusqu’à aujourd’hui. Alors si bien que nous, pour certaines décisions, nous sentons que Bobo est lent à venir. On prend la décision à Ouagadougou, on a publié à la radio mais il faut encore faire un déplacement à Bobo pour…. Ah là ils sont contents, ils sont flattés. Ça nous impose des déplacements. 

Journaliste : Ç’est deux capitales hein, en fin de compte… 

Thomas Sankara : Oui, ça fait la concurrence permanente. Bon, il y avait dans le temps Ouahigouya au Nord, Ouahigouya Nord-est de Ouagadougou. 

Journaliste : Ç’est pas une zone mossi quand-même ? 

Thomas Sankara : Oui, c’est mossi mais, entre Mossi ils ne s’entendent pas ; entre Mossi, ils ne s’entendent pas. Il y a les Mossi du centre-là, Ouagadougou. Et puis les Mossi de Ouahigouya, eux, ils estiment que les Mossi, ils sont d’accord que les Mossi sont les nobles mais eux ils sont les nobles des Mossi. 

Journaliste : Les nobles des nobles. 

Thomas Sankara : Voilà ! Et ça c’est autre chose. Il y a des chansons ici, mais c’est terrible. Alors eux en fait c’est parce que aussi ils étaient trop alignés derrière un homme, Gérard Kango, premier ministre, président de l’Assemblée nationale, un homme vraiment charismatique. Un charisme négatif, mais un charisme quand même, il faut le reconnaître. Il s’est imposé, gentleman de Londres comme on l’appelait. Un homme plein de prévenances, de manières, de courtoisie mais sur la scène internationale ça a été l’un des Voltaïques qui s’est le plus imposé. Malheureusement il n’a pas eu la présence en public pour justement pouvoir entrer dans tous les forums. Mais s’il l’avait eu, il aurait laissé son nom dans l’histoire africaine. Puisque c’est un homme qui a le sens du show business, il a le sens du one man show, quoi. Il en a vraiment le sens et il le réussit. 

Journaliste : Il est où maintenant ?

Thomas Sankara : Il est à Pô. Il cultive un champ à Pô. Blaise m’avait envoyé un mot pour me dire comment ça évoluait.

Journaliste : Et ça évolue bien ?

Thomas Sankara : Si, ça va. Il est tombé, il a eu des vertiges. Parce que sur le champ, voyez-vous, l’homme comme il est, qui veut démontrer que lui il est plus révolutionnaire que les autres qui sont détenus avec lui, qui veut cultiver plus vite et plus fort que les autres, mais alors qui se surpasse tellement que… il a eu des crises, il est tombé en syncope. Il a fallu le réanimer.

Journaliste : C’est stakhanoviste quand même ce qu’il a fait?

Thomas Sankara : Alors stakhanoviste à mort, et tout, quoi. C’est lui, Gérard Kango. Premier partout. Premier partout : premier en prison, premier dehors. Bon, donc Gérard Kango, il se porte bien. En dehors de ça, on ne peut pas dire que ce soit un point d’ancrage possible pour une opposition; c’est très faible.

Journaliste : Du point de vue des brassages, les Mossis sont un peu partout. Ils sont partout mais se battent entre eux. 

Thomas Sankara : Oui, c’est surtout les Mossis qui sont un peu partout. Il faut dire aussi que par nécessité…c’est un peu comme les Juifs, par nécessité ils …

Journaliste : Les Juifs étaient minoritaires alors que les Mossis sont majoritaires.

Thomas Sankara : Je veux dire que eux, partout où ils sont ils excellent parce qu’ils vivent des conditions plus dures, ils ont connu chez eux des conditions vraiment dures. Il faut les voir à l’ouest, ils s’installent et c’est eux qui deviennent les chefs de village. Ils sont nombreux, ils font beaucoup d’enfants, ils cultivent beaucoup, etc.

Journaliste : Ils cherchent à monter dans la hiérarchie…

Thomas Sankara : Systématiquement. On dit que quand deux Mossis tombent dans un trou, dans un puits, la première des choses qu’ils font, ils ne cherchent pas à sortir. Ils cherchent d’abord à savoir qui sera le chef. Et la question de sortir ne sera posée et résolue qu’après qu’on ait résolu la question « qui est le chef ? »

Journaliste : Donc celui-ci n’étant pas un problème de premier plan, la Révolution n’est pas menacée directement par les complots—qui ont, comme vous l’avez dit, très peu de chances de réussir. Il y a cependant des problèmes qui se posent, j’imagine. Notamment il me semble qu’il y a des problèmes au sein même de la coalition si on peut dire, entre les militaires et la partie civile. Je sais bien que vous n’aimez pas cette distinction parce que vous êtes aussi civil que les autres, je suis d’accord. Est-ce qu’on peut faire rapidement le bilan de cette situation ? L’union se fortifie, l’éclaircissement est en cours ou bien il doit encore venir ?

Thomas Sankara : [il fait sortir un papier qu’il montre aux deux journalistes]: Voilà, cette lettre-là, par exemple, montre que nous sommes en train de surpasser nos dissensions, nos querelles.

Journaliste : C’est de qui à qui ?

Thomas Sankara : De moi aux organisations qui sont partie prenante, qui sont avec nous au PAI, à l’ULC et aux militaires, aux organisations militaires.

Journaliste : On peut la lire ?

Thomas Sankara : Non, je ne peux pas vous la lire. Mais simplement je vous donne l’idée. C’est simplement une lettre que nous envoyons pour confirmer par des désignations de personnes et autres …

Journaliste : Votre engagement à maintenir le dialogue?

Thomas Sankara : C’est ça. Enfin non, c’est plutôt un calendrier que je trace là de la constitution d’un mouvement unique.

Journaliste : Ah bon ? Donc vous avez fixé des échéances, des étapes ?

Thomas Sankara : Oui, le débat est ouvert il y a quand même un certain temps.

Journaliste : L’impression qu’on a c’est que certains ne sont pas vraiment pressés.

Thomas Sankara : Oui, on les comprend. Vous savez, au football quand vous voulez constituer une équipe de football où il n’y a que un ou deux Pelé, vous devez subir, supporter leurs caprices, c’est normal. Mais il vous suffit de jeter la balle dans la rue, tous les enfants apprennent à jouer. Au bout d’un certain temps il y en a tellement que, eh bien…

Journaliste : Que l’union peut se faire sans les Pelé.

Thomas Sankara : C’est ça. Ou que les Pelé sont obligés de courir pour ne pas rater l’union. C’est normal que certains ne soient pas pressés. Parce que chacun conçoit l’union autour de lui. « Venez à moi c’est ça l’union, hors de moi ça ne s’appelle pas union. » Nous, nous avons quelques problèmes là-dessus parce qu’après tout, ce sont les militaires qui sont curieusement les moins sectaires, qui sont les plus tolérants. Si on doit parler de sectarisme, ce sont les militaires qui sont les plus tolérants. Or le faire autour des militaires donne l’impression que les militaires se posent en pouvoir qui guette, qui joue la duplicité avec les autres. C’est ça la réalité.

Journaliste : Est-ce que vous allez vous acheminer vers une reformulation, une redéfinition de la plateforme politique ?

Thomas Sankara : À partir de celle qui est déjà définie.

Journaliste : Oui, à partir du discours du 2 août.

Thomas Sankara : Oui, oui.

Journaliste : Ça va se faire dans les prochains mois ?

Thomas Sankara : Pas de sitôt quand même parce que…

Journaliste : Vous avez quand même mis l’accélérateur en cette union effective des forces de gauche à la recherche d’une union…

Thomas Sankara : Même une ouverture vers le PCRV…

Journaliste : Ah ça! [Rires] … C’est une raison personnelle, mais le PCRV … les dogmatismes me font peur. Moi j’étais militante dans un parti communiste. Je dis ça sans aucune difficulté à me sentir d’un parti communiste. Je n’ai pas de tabous de ce genre, mais je crois que leur façon d’interpréter la politique…

Thomas Sankara : Mais en fait, il y a  moins de dogmatisme dans ce qui se fait que de querelles subjectives. 

Journaliste : Peut-être. Mais la lecture des documents qui sont publiés….

Thomas Sankara : Par contre moi quand je l’ai lu ça m’a encouragé.

Journaliste : Ah bon? Ce n’était pas les mêmes? 

Thomas Sankara : Lequel vous avez lu? Le numéro 18?

Journaliste : Non, une sorte de bilan des différentes revendications des syndicats sous la tutelle du PCRV. C’est pas un document politique, c’est un document syndical.

Thomas Sankara : Ah bon, mais ça c’est un peu vieux! Ça c’est un peu vieux là. C’est pas très très récent. 

Journaliste : Ah bon, y a eu évolution depuis?

Thomas Sankara : Non, même cela. Par rapport à ce qu’ils étaient, il y a eu une évolution terriblement.

Journaliste : Mais ça nous a paru quand même très déplacé par rapport au contexte. C’est l’impression qu’on a eue.

Thomas Sankara : Mais je sais aussi que toutes les organisations qui sont avec nous ne sont pas prêtes à les accepter. Mais nous, nous ne refusons pas hein.

Journaliste : Et pour être directe, avec la LIPAD et le PAI, il y a eu une entente? Actuellement les choses sont précisées? 

Thomas Sankara : Il y a une entente quand même. Il y a eu entente et je sens que eux aussi ils ne veulent pas céder si facilement. C’est de bonne guerre. C’est-à-dire qu’il s’agit de le comprendre et puis de ne pas trop s’en faire, quoi. Moi ça ne me gêne pas du tout. Les ministres du PAI sont là au gouvernement avec nous, aux conseils des ministres ils participent, ils discutent aussi activement que les autres, on les envoie en mission, il y en a qui viennent de rentrer, etc. 

Journaliste : Donc au gouvernement, il n’y a pas de crise, pas d’utilisation du gouvernement à des fins politiques?

Thomas Sankara : Non, non, non. Bon, maintenant il y en a qui se disent déçus, déçus parce qu’ils ne pensaient pas que nous leur ferions ceci ou cela. 

Journaliste : Le premier déçu c’est bien vous quand-même?

Thomas Sankara : Oui. Enfin, moi je pense que c’est une crise utile parce que la goutte d’eau qui a fait déborder le vase…Moi des gouttes d’eau comme ça j’en ai connu hein, mais peut-être à un niveau tellement personnel que c’était gênant par pudeur comme ça de poser le problème. Mais je savais…

Journaliste : Vous en avez connu quand?

Thomas Sankara : Maintenant et un peu avant. Même avant le 4 août. Mais je savais qu’au niveau militaire le niveau politique n’est pas toujours très très élevé, et puis il y a des instincts qui resurgissent. Quand commence la bagarre, bon, les militaires, ils ont appris à se battre …C’est ça qui revient hein! Ils veulent des choses carrées, et nos camarades civils qui sont habitués avec nous autres à la politique politicienne même sont désemparés quand les éléments militaires—je ne dirais pas militaristes—les ramènent à cette autre réalité. Alors, il faut faire avec ça. 

Journaliste : Vous croyez que ce n’est pas de là que viendraient les crises futures? 

Thomas Sankara : Non, non, non! C’est pas très grave. Maintenant ce qu’il faut craindre…Bon, quand une organisation politique rencontre des difficultés, surmonte une crise avec une autre organisation, il se crée forcément au sein de l’organisation qui a subi la crise-là des dissensions, du fractionnisme. En tout cas la cohésion n’est plus totale même si ça ne va pas jusqu’à des …. c’est comme des lézardes. Il y aura les purs et durs; il y aura les modérés, les conciliateurs, les réalistes, etc. Et puis il y aura au milieu ceux qui tenteront de réconcilier, de colmater les brèches. Alors là, ça appelle les surenchères, la démagogie. Alors, qui dans le PAI, œuvrera quand même pour sauvegarder la cohésion? Parce que moi je sais, je sens, je connais quand même le PAI. Il surmonte ces crises-là, mais qui aura intérêt à s’en saisir pour dire que plus que jamais les troupes alignées, il faut que… Enfin, c’est la guerre de cent ans. 

Journaliste : Plus que jamais…?

Thomas Sankara : Plus que jamais ça doit être la guerre à mort. 

Journaliste : Profiter de l’occasion pour s’affirmer une fois pour toutes?

Thomas Sankara : Oui. Et nous, nous n’avons pas intérêt à ce que le pays soit affaibli par des dissensions, des crises internes. Nous n’avons pas du tout intérêt à ce qu’il soit affaibli. 

Journaliste : Ça dépend d’où vient l’affaiblissement. Est-ce que l’affaiblissement signifie que la base du pays se dissocie de certains dirigeants et adhèrent aux CDR par exemple ou bien ?

Thomas Sankara : Alors, personnellement c’est ce que je crains le plus. Que ça prenne… enfin, qu’il n’y ait des dissensions en leur sein. Ceux qui sont d’accord, par exemple la question pourrait se poser ainsi : on reste ou on ne reste pas dans le gouvernement. Ceux qui vont estimer que c’est une telle humiliation, c’est là dans le sang et puis etc. Écoutez, ils ne seraient même pas suivis par 25 personnes hein, mais quand même. L’histoire aussi a montré que ceux qui s’en vont avec les issues des troupes sont ceux qui font le plus de dégâts [Rires]. 

Journaliste : Mais on n’en est pas là? 

Thomas Sankara : Non! Non! Non, on n’en est pas là et je sais que le PAI a intérêt et il ira vers l’unité. Peut-être qu’il posera plus de conditions pour l’unité—chat échaudé craint l’eau froide, d’accord. Et ça aussi c’est normal, ils auront raison. 

Journaliste : Quelles conditions le PAI pourrait-il demander?

Thomas Sankara : Vis-à-vis des autres organisations surtout, quoi! Parce qu’en fait, quoi qu’on dise, le problème n’est pas en rapport avec nous. C’est entre eux qui se connaissent bien avant nous. 

Journaliste : Il n’y en a pas beaucoup, les organisations? Il n’y en pas en grand nombre?

Thomas Sankara : Non, il n’y a en pas en grand nombre, il n’y a pas de masse. C’est eux [le PAI] et l’ULC surtout. Bon, les autres ne sont pas organisées. 

Journaliste : On a comme l’impression que d’une certaine façon, en tout cas dans certains secteurs, il contribue à bloquer un peu les situations en ne partageant pas les activités des uns et des autres, des gens qui sont soit dans une autre organisation, qui sont des indépendants. Il y a des gens qui viennent de s’engager dans la Révolution et qui sont actuellement pleins de projets, pleins de possibilités, d’initiatives et d’imagination et qui, me semble-t-il, sont un peu bloqués par des choses qu’ils ne comprennent pas ou alors par une sorte d’inertie qui est due à ce que vous disiez tout à l’heure—la course au fauteuil ou le maintien du fauteuil. 

Thomas Sankara : Oui, ça c’est vrai. Et c’est pourquoi il faut de temps en temps un minimum de fermeté pour secouer les gens. Ce matin par exemple, moi je n’ai pas assisté au conseil des ministres. J’étais dans un de nos offices là en train de faire le gendarme, mais on a  besoin de ça…

Journaliste : En train de faire le gendarme?

Thomas Sankara : Oui, en train de faire le gendarme. Mais on a besoin de ça. On a besoin de ça. Sinon les gens ne comprennent pas hein. Il s’installe trop facilement, trop vite. On a besoin de montrer à chacun qu’il n’est pas là pour de bon. Et puis, il doit écouter les autres. Ce n’est pas parce qu’il est déjà installé ou nommé ministre du CNR que sa parole est vérité d’Évangile. 

Journaliste : Pour finir avec tout cela, comment vous voyez les prochains mois? Des mois décisifs pour une consolidation de tout ce …

Thomas Sankara : Oui, je crois. Je crois sincèrement. Avec par exemple ce travail que nous faisons, le travail que nous avions déjà entrepris pour la consolidation de la tendance militaire—il se maintient, avec les bilans que nous allons faire, avec aussi la nécessité d’un recentrage, de repréciser nos objectifs. Ça va être des mois décisifs. Et surtout que nous nous acheminons vers bientôt le 4 août, ça va être l’heure des bilans. Et on retiendra, on saura qui a raison ou qui n’a pas raison, qui a moins raison et puis apprendre à faire plus attention. Et surtout, pour moi—en fait je croyais que vous alliez me poser cette question à moins qu’elle ne soit vers la fin—ce sont les problèmes économiques actuels qui me préoccupent. Parce que ces problèmes-là [politiques] ne me tracassent pas autant que ceux-là.

Journaliste : On a effectivement privilégié les questions politiques parce qu’on a l’impression qu’elles sont un frein à la résolution, du moins à la réalisation des projets, à la prise de conscience des problèmes réels.

Thomas Sankara : Ah oui c’est ça. Bon, les problèmes économiques, je me dis que le délai de grâce pour moi s’expire hein. Il faut faire bien, il faut faire mieux que ce qui a été fait. Bien sûr ce temps-là, nous devrons  développer encore plus d’initiatives et ce n’est pas facile surtout par des périodes comme ça où il y a des crises un peu partout  L’argent devient de plus en plus cher, même les conditions climatiques ne sont pas toujours favorables, etc. Mais moyennant le maintien, la mobilisation à un niveau donné—ce qui est aussi la condition politique—moyennant cela, nous avons un programme qui est réaliste, qui est très simple, qui est exécutable et qui va se traduire, qui va avoir des effets heureux et qui va mobiliser encore plus de monde. 

Journaliste : Ah bon?

Thomas Sankara : Oui. C’est-à-dire ce sont les projets par province. Nous avons rendu chaque province autonome pour un certain nombre de projets. Et cela va se faire. Au niveau de la province, elle dégage elle-même ses ressources et elle réalise ses ambitions. Et c’est de la qu’au niveau des masses on voit qu’il y a eu une transformation qualitative, concrète de leur existence. Ce qui nous permettra de dégager au niveau national plus de ressources encore pour certains projets de taille plus importante, d’une ambition beaucoup plus grande. 

Journaliste : Les Cités du 4 août, les ambitions de départ c’était quoi? 

Thomas Sankara : C’est une école, les Cités du 4 août. C’est l’école vraiment de la mobilisation et de l’organisation du chantier sur des bases démocratiques et populaires, sur des bases politiques. C’est pourquoi aussi, moi, on me reproche d’avoir lancé cela comme ça sans toute la préparation qu’il faut, etc. Et je sais que tout ça vient de… Heureusement qu’on se connaît, je sais d’où ça vient. Et c’est pourquoi ça ne me gêne pas. Mais je sais aussi que ceux qui le disent savent très bien que s’il n’y avait pas ça, le 4 août le bilan aurait été difficile à faire. Dire qu’il y a eu tant de marches de soutien, tant de meetings, tant de veillées débats, c’est pas des bilans qui s’annoncent, ça! Le FMI ne compte pas ça, le club de Paris, ça ne veut rien dire pour eux. Par contre, dire que nous avons 500 villas qui ont été réalisées, c’est quelque chose. [Audio interrompue par un coup de fil]…Il vient hein, il est consistant, le bilan que nous allons présenter le 4 août. 

Journaliste : Et après? 

Thomas Sankara : Et après maintenant, à partir de cette école de mobilisation-là nous avons un grand programme, c’est ce que j’ai fait à Koupéla surtout: construction d’écoles, de dispensaires, de maternités, de pharmacies, de bureaux de poste, de banques de céréales, de campements pour certaines localités, de salles de cinéma, et bien sur des salles, des pistes de danse. 

Journaliste : [Rires] C’est prioritaire aussi, ça?

Thomas Sankara : [Rires] Priorité des priorités. Vous savez que nous sommes en pourparlers avec le gouvernement français pour pouvoir lancer un orchestre? 

Journaliste : Ah bon!

Thomas Sankara : Ils ne comprennent pas là-bas… Ils commencent à se demander là-bas, à Paris, comment ça peut être la préoccupation d’un régime qu’on dit être en crise et tout, et qui parle de guitares et de tambours.  

Journaliste : C’est vraiment la création de structures de base. 

Thomas Sankara : C’est ça. Total! Nous voulons dire—vous l’avez remarqué quand vous avez quitté Ouagadougou, vous avez été à côté vraiment il n’y a plus rien.—Ce que nous voulons dire, ce que nous voulons faire, on dira: une province égale au minimum ceci et cela. Si vous pouvez en avoir plus, si vous pouvez avoir d’hôtels Silmandé, tant mieux, c’est votre affaire. Mais, le minimum c’est ceci et cela. Donc quand vous allez revenir ici dans deux ans, par exemple—je le souhaite—quand vous allez revenir dans deux ans, il faudrait que vous puissiez trouver une chaîne hôtelière partout. Modeste, simple, d’accord; mais propre, bien entretenue et fonctionnelle. Que vous n’ayez pas à vous poser des questions où loger, que vous soyez assurés d’avoir des projections de films régulièrement, d’avoir les infrastructures de sport un peu partout. 

Journaliste : Et pour cela il faut produire.

Thomas Sankara : Et pour cela il faut produire. Mais nous pensons que nous avons les ressources pour produire. C’est surtout l’agriculture, et il faut des retenues d’eau, et il faut des retenues d’eau partout. Nous encourageons les gens à cela, nous les incitons, nous les organisons, nous cherchons les moyens. Il faut que notre agriculture puisse…d’abord que ce soit vraiment l’autosuffisance alimentaire, mais même, et c’est une mission, faire en sorte que nous devenions une puissance alimentaire. 

Journaliste : Exporter?

Thomas Sankara : Oui. Et nous y croyons. Nous y croyons très sérieusement. Parce que nous voyons, à long terme, si les choses se maintiennent, si les tendances se maintiennent, quels sont les pays autour de nous qui vont acheter le riz voltaïque.

Journaliste : Le Mali, par exemple?

Thomas Sankara : La Côte d’Ivoire aussi.  Oui parce que la Côte d’Ivoire, ils ont commencé l’agriculture là-bas, mais nous savons à quoi ça tient. C’est très fragile. Il suffit d’un rien pour que… Nous, nous avons cette ambition-là de les ravitailler en produits vivriers.

Propos recueillis en mai ou juin 1984 par Augusta Conchiglia et Cherifa Benabdessadok, journalistes au mensuel Afrique Asie.

Les fichiers joints

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Interview de Blaise Compaoré sur sa résistance au putsch du 17 mai 1983, le 4 août et la Révolution. https://www.thomassankara.net/interview-de-blaise-compaore-resistance-putsch-17-maii-1983/?utm_source=rss&utm_medium=rss&utm_campaign=interview-de-blaise-compaore-resistance-putsch-17-maii-1983 https://www.thomassankara.net/interview-de-blaise-compaore-resistance-putsch-17-maii-1983/#respond Sat, 28 May 2022 10:07:59 +0000 http://www.thomassankara.net/?p=246460 Nous publions ici un document historique sous la forme d’une interview de Blaise Compaoré , qui nous a été confiée par Augusta Conchiglia. C’est elle  qui a réalisé l’interview alors qu’elle était journaliste à Afrique Asie.. Il revient sur le récit de son retour à Po après l’arrestation de Thomas Sankara. On se rappelle que […]

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Nous publions ici un document historique sous la forme d’une interview de Blaise Compaoré , qui nous a été confiée par Augusta Conchiglia. C’est elle  qui a réalisé l’interview alors qu’elle était journaliste à Afrique Asie..

Il revient sur le récit de son retour à Po après l’arrestation de Thomas Sankara. On se rappelle que le 17 mai 1983, Thomas Sankara était écarté de son poste de premier ministre et arrêté à la suite d’un putsch militaire. Blaise Compaoré avait pu rejoindre les commandos de Po et se déclarer en rébellion. De nombreux militants sont venus par le suite rejoindre Po dans la perspective de résister à ce putsch organisé par les éléments de droite du CSP (Comité de Salut du peuple). L’enregistrement commence par des sons d’un meeting. Puis on trouvera ici l’enregistrement audio de l’interview de Blaise Compaoré, par Augusta Conchiglia et sa collègue Cherifa . Blaise Compaoré raconte ce qui s’est passé le 17 mai 1983.

L’interview se poursuit avec le récit de la préparation du 4 août puis aborde différentes questions notamment celles du rapport entre les militaire et les organisations politiques révolutionnaires

Nous avons reçu l’audio mais nous ne savons pas précisément quand l’interview a été faite ni à quelle occasion. Sans doute à la suite d’une réunion des CDR à Koupéla. D’où le début de l’audio, avant de passer à l’interview. La retranscription a été réalisée par Karim de Labola et Daouda Coulibaly membres de l’équipe du site thomassankara.net. La vérification et les corrections orthographiques ont été faites par Jacques Zanga Dubus.

La rédaction.


Le son

Le début de l’audio (quelques minutes) est un extrait d’un meeting pendant la révolution.L’interview de Blaise Compaoré commence à la minute 03.


La retranscription

Bruit de voix d’une foule en réunion, applaudissements

Une voix : L’impérialisme

Foule : À bas

Une voix : le Néo-colonialisme

Foule : À bas

Une voix : les diviseurs du peuple

Foule : À bas

Une voix : Les affameurs du peuple

Foule : À bas

Une voix :   Ceux qui font courir les faux bruits

Foule : À bas

Voix : Pour l’union du peuple

Foule : ….Euuhn hrr

Voix : Pour l’union du peuple

Foule : Victoire

Voix : Pour l’union du peuple

Foule : Victoire

Voix : Merci camarades

………………

00’.34’

La voix  (modérateur identité ?) : Bonsoir, je suis venu surtout pour écouter et pour apprendre. C’est la raison pour laquelle je n’ai pas le droit de conserver le micro pendant longtemps. Et je vais vous le rendre immédiatement pour écouter avec vous, participer au débat comme tout un chacun. Merci

00’.56’’Une autre voix (un responsable CDR?) : Le CDR de Koupela ne saurait être récupéré par  quelque bord que ce soit, et je souligne à l’intention de tous  que ce CDR-là reste le cadre représentatif pour débattre de tous les problèmes  qui se posent à Koupela. Un camarade venait de poser la question au camarade BODIGA  pourquoi à savoir quand il y a chaque fois un problème, les gens viennent le toucher personnellement, alors qu’y a un bureau CDR qui a été assis ici. Et je pense que ce bureau-là est à même de résoudre tous les problèmes. Alors si vous ne pouvez pas œuvrer, travailler ensemble dans ce cadre-là, je crois que tout ce qui se fait  à côté, dans les couloirs, je pense que  c’est du noir, c’est du lugubre ; ce n’est pas des solutions à faire avancer les choses ici. Je pense que désormais si y a un problème qui se pose, vous saisissez les CDR, et je pense que ce problème-là trouvera une solution, au lieu de… Je pense que nous en avons marre de tous les problèmes individuels qui ne cessent de diviser les gens ici. La question de bords, euh… je pense que la politique politicienne c’est fini. Si vous ne pouvez pas travailler,  vous regrouper  dans un cadre unique pour travailler …je pense que…ou bien on est dans la révolution, ou bien on reste chez soi, et on n’emmerde pas les gens. Je vous remercie.

————-

03’00 Interview de Blaise Compaoré interrogé par une journaliste occidentale

Blaise Compaoré : Je dis, peut-être qu’ils ont tenté donc de jouer leur coup, ça n’a pas marché, et ils sont repartis. Et en attendant de projeter ça un autre jour. Bon, néanmoins, je rentre, je prends des précautions, toutes les armes que j’avais, je les fais sortir. A. C.’étais assis au salon et j’attendais.

Augusta Conchiglia : De chez vous ?

BC : Oui, que peut-être ils allaient revenir entretemps, parce que j’avais dit à mon chauffeur  d’aller déposer ses affaires au camp Guillaume, le grand camp, au camp  au centre de la ville là, et j’avais dit de revenir me chercher. Parce que… comme j’avais eu vent du complot  je me disais  qu’à 17h, il fallait que je sois à la présidence pour demander aux Jean-Baptiste, quoi quoi quoi, pourquoi ils complotent contre nous. Juste un quart d’heure après, le chauffeur est revenu me dire que le camp est encerclé…C’est à dire que les commandos…Y’avait  cinquante commandos de Pô qui étaient à Ouaga pour la sécurité de Jean-Baptiste, on les envoyait dix par semaine à son domicile. Mais les éléments conspirateurs, sachant que ils ne peuvent pas arrêter Thomas,  les cent cinquante vont les… Ah ouais, ils ne vont pas, ils ne vont pas accepter, donc ils vont emmener des chars encercler le camp. Zongo Henri était là-bas, le militaire, avec son unité. Et c’est ainsi que, comme les hommes même le connaissant, c’est pas devant des militaires, ils ne vont jamais accepter se rendre. Et donc ça a trainé comme ça… Et moi pendant ce temps, j’étais…dès qu’il est revenu me dire, j’ai dit : « bon on va à Pô » [Rires]. On est sorti et on a pris la route de  Ouahigouya, ensuite…

A. C. : Et on vous a pas embêté ?

BC : Non, non, non, les gendarmes n’étaient pas encore revenus. C’est après moi qu’ils sont venus ; c’est quand j’ai quitté qu’ils sont revenus. Ils sont arrivés demander après moi.

A. C. : Ils n’étaient pas bien organisés ou bien c’était surestimé

BC : Non, non ils étaient très mal organisés. Militairement c’était zéro, vraiment c’était zéro… Donc euh… c’est ainsi que moi j’ai pu rejoindre, traverser les rails, prendre la route de Bobo, piquer vers  le sud pour rejoindre la route de Leo, et puis c’est ainsi que … je suis arrivé ici à 15 heures. A. C.’ai fait 9 heures de route Pô-Ouaga ce jour-là [Rires]. Ah oui c’était… j’ai rencontré deux fois des gendarmes à des carrefours pendant les contrôles. Arrivé, j’ai trouvé que les éléments, comme ils ont, ils avaient eu l’information comme quoi leurs camarades étaient encerclés, ils avaient déjà pris des camions pour monter à Ouagadougou.

A. C. : Ils les avaient bloqués ?

BC : Et eux-mêmes, ils se sont arrêtés sur la route. C’était le matin ; ils ont appris ça vers les 5 h du matin. Donc, ils se sont arrêtés sur la route parce que ils se sont  dit que si ils vont pour  libérer leurs camarades, ils allaient pouvoir le faire, mais le premier ministre qui était arrêté, ils allaient le liquider peut être. Donc, c’est pourquoi ils sont restés dans la Volta à 30 km. Automatiquement, j’ai convoqué le monde et on a tenu une assemblée générale pour voir la position à adopter. La position était d’exiger dans les quarante-huit heures la libération complète de  nos camarades  pour qu’ils nous rejoignent ici. C’était  l’autre ooh, la demande quoi, pour nous c’était ça ou rien, en dehors de ça on ne discute même pas d’autres choses.

A. C. : Y’avait combien, au-delà du président, et commandant Lingani, qui d’autres étaient emprisonnés ?

BC : Oui, Lingani aussi, voilà j’oubliais..

A. C. : Et qui d’autre ?

BC : Les deux, Zongo et mon adjoint le lieutenant Diendéré Gilbert, qui était mon adjoint

A. C.: Il était là-bas ?

BC : Lui il était… parce que le 17,  dans la semaine, donc à l’entrainement ici il y a eu un… euh,  comment dirais-je… un blessé..  y’a un qui a reçu une balle dans la cuisse. Lui il l’avait transporté à Ouagadougou.

A. C. : Donc il s’est trouvé là-bas par hasard ?

BC : Oui par hasard. Donc le matin il s’est levé du mess des officiers pour aller…Les putschistes sont venus lui demandé d’aller conseiller les commandos, de réfléchir quoi, donc lui il est parti, il a pu rentrer les rejoindre. Et puis lui aussi il a pris une arme quoi. Ils ont décidé de ne pas se rendre… Ils ont lutté jusqu’au bout. C’est ainsi qu’avec le capitaine Zongo ils ont organisé une résistance dans le camp jusqu’à 22 h le soir ; à 22 h donc ils ont tombés d’accord sur une plate-forme minimale à savoir : la libération, donc… permettre au camarade Président et puis Lingani de s’expliquer devant une assemblée, de ne pas arrêter donc les euh…

A. C. : l’assemblée du CSP ?

BC : Du CSP, convoquer ça pour qu’il s’explique. Ne pas arrêter Lingani, les… choses, Zongo et Diendéré qui étaient au camp là-bas, et puis un troisième, le capitaine Boukary qui commande les parachutistes à Koudougou. Lui aussi le matin, il s’est levé, il est parti à… On a convoqué les officiers pour leur expliquer pourquoi ils ont fait le coup d’État. Il a écouté ça, il a dit « ça marche pas ». Il est parti rejoindre les autres au camp. C’est lui qui commande les parachutistes maintenant, c’est trois officiers avec une quarantaine de commandos. C’est ainsi qu’ils ont…  euh…

A. C. : Ouaga était pratiquement encerclé ?

BC : Ah oui Ouaga était encerclé. Encerclé par ??

A. C. : Parce  vous disiez que le capitaine Boukary était pas d’accord ? Donc il était prêt à…

BC : Oui, il a rejoint les commandos dans le camp, c’est un camp clôturé

A. C. : Donc il y avait une résistance à Pô, à Koudougou ?

BC : Non, à Koudougou il n’était pas encore commandant des parachutistes. Il était officier des sports. .

A. C. : Ah oui actuellement

BC : Oui il est actuellement

A. C. : Ah ok,  donc il est actuellement

BC : Oui, il est actuellement.  Donc finalement, ils ont promis les camarades Président, Lingani, de baisser les armes, ils vont discuter.

A. C. : Mais il n’y a pas eu d’assemblée ?

BC : C’était après, le 23. Mais ils n’ont pas, ils ne les ont pas fait venir. Ce n’est que vers le 30 qu’ils les ont libérés ; donc ils ne sont pas venus à l’assemblée, bon ils ont fait des votes bidons là… euh…

A. C. : Pour cautionner le coup d’État…

BC : Oui, cautionner. Pour supprimer le premier ministère y’avait 30 sur 120, le reste c’est abstention. Donc tous les votes c’était abstention, y’avait 80/90 abstentions ; donc ça a énervé  Jean Baptiste, il s’est énervé et il est sorti aller se mettre dans une salle, et disait qu’il allait démissionner et tout. Et c’est là que l’ambassadeur de France est venu entrer, l’a appelé, discuter, c’est là il est revenu.

A. C. : L’ambassadeur lui a dit «  ne démissionnez pas, s’il vous plait »

BC : Oui certainement, c’est ça : ne démissionnez pas, restez. [Rires]

A. C. : On compte sur vous encore… [Rires]

BC : [Rires] C’est ça. « On compte sur  vous encore ». C’est ainsi qu’ils sont revenus, très vite. Quand ils sont revenus, ça nous a fait du monde. On était maintenant près de deux cents cinquante. Donc on a fermé tout, bouclé toute la ville, sur un rayon de 30 km.

A. C. : Vous aviez des chars ?

BC : Non, non, on  n’a jamais eu des chars. C’est une histoire qui a circulé à Ouaga mais on n’a jamais eu de chars.

A. C. : Vous aviez des armements lourds, quand même?

BC : Euh, mais on ne les utilisait pas. On n’avait pas besoin d’armement lourd, parce que, vous voyez Pô, il n’y a pas beaucoup d’issues, de passages pour arriver ici. Il y a la Volta, la grande route… Personne ne pouvait emprunter parce qu’on avait tellement… L’axe sud-est. Donc de ce côté aussi y’avait vraiment pas… Donc pour nous le combat, on n’avait pas besoin d’armement lourd. On peut facilement bloquer les accès. Et puis un ennemi qui s’hasarderait dans la région ici, dans un rayon de 100 km, nous connaissons, avec les manœuvres nous connaissons pratiquement toute la zone, donc ce serait dangereux pour nous approcher. On a obtenu  la libération  des camarades.

A. C. : Entretemps y’a eu le voyage de Zongo ?

BC : Oui, effectivement, quelques jours après, il est venu, il m’a manqué d’abord parce que moi j’étais, j’étais au Ghana, voir les autorités là-bas pour leur parler de la situation en Haute-Volta. Bon ils m’ont dit « ouais, le haut-commissaire du nord… ».

BC : Eux, ils ont… enfin, l’ambassadeur de, à Accra a déjà écouté ce que, mon truc-là, intérieur, ça n’a rien à voir… et moi j’ai donc donné l’information contraire qu’en fait, c’était la contre-révolution et la révolution, la lutte, et que le Ghana se détermine, dans la mesure où déjà, la Côte d’Ivoire et le Togo, si au nord il y encore, aujourd’hui, c’est fini aussi pour lui… j’ai informé donc le camarade Rawlings

A. C. : Il a compris ?

BC : Oui, il a compris

A. C. : Il connaissait déjà le camarade Sankara ?

BC : Non non non

A. C. : C’est après, donc

BC : C’est après, après sa libération

A. C. : Donc vous avez été convaincant dans vos arguments, sans que vous vous connaissiez auparavant

BC : Oui, oui oui. Parce qu’après moi-même j’étais [blessé ?] à Accra. Je l’ai rencontré, on a discuté toute la journée de la situation. Ce n’est qu’après que, quand Thomas a quitté la prison, que nous avons pu le faire arriver jusqu’à là, pour discuter avec Rawlings et tout.

A. C. : Donc il y a eu quand même deux mois de tension ?

BC : Oui il y a eu deux mois de tensions, mais finalement nous savons que nous avons le peuple, parce que notamment dès que le 20, 21, 22, y a eu les manifestations des élèves depuis d’ailleurs cette arrestation ; parce qu’en octobre y a plus eu de classe, hein, ah ouais on a été obligé de fermer les établissements, les élèves sont sortis avec des pancartes « Libérez Sankara », « Jean Bâtard au poteau »

A. C. : [Rires] Jean Bâtard [Rires]

BC : Ouais, au poteau. Ils sont passés à l’ambassade de France casser des voitures, en disant… Ah ouais, c’était difficile ; donc après ça c’était…

A. C. : Vous avez été quand même patient, parce que… Vous n’avez pas eu envie de…

BC : Non non non non non, moi parce que j’avais trop de soucis, j’avais la sécurité des

A. C. : des personnes

BC : de Thomas, et aussi je ne voulais pas que, d’intervention étrangère parce que je sais que, si ça reste entre nous, nous, nous sommes capables de régler leur compte, mais si par exemple y a l’Anad ou bien des forces, voilà c’était ça notre problème ; donc, je, on a tout fait pour minimiser, même quand ils venaient, si ils trouvaient qu’on étaient, qu’on s’amusaient, on n’a jamais montré [Rires] qu’on… On était fermes politiquement, mais on n’a jamais vraiment créé cette situation

A. C. : Au sein du Conseil de l’entente, il y a un accord de ?

BC : Anan… l’ANAD [Note : Accord de non-agression et d’assistance en matière de défense, créé le 07 juin 1977 entre les États membres de la CEAO et le Togo]

A. C. : C’est ça hein

BC : CEAO même

A. C. : mais on n’a jamais fait appel

BC : Non. Mais nous savons qu’ils ont eu des contacts [un mot inaudible] avec le secrétariat de cet organisme, quand même

A. C. : En cas de besoin…

BC : C’est vrai, puisque, après le 4 août l’Anad a envoyé du matériel militaire qui est venu nous trouver, donc c’est venu en retard là

A. C. : [Rires] Ah bon ? [Rires]

BC : Nous a on pris…[Rires] et on a dit merci ! Donc, c’est ça et même le 20 mai, la France a envoyé six cents armes automatiques, le 20 mai ; donc ils avaient eu des complices, mais il leur manquait des hommes

A. C. : Mais, comment ils pensaient s’en tirer, eux ?

BC : Oh je crois qu’ils ont fait ça comme ça, ils n’ont rien compris à l’histoire [Rires]

A. C. : [Rires] C’est un peu aventureux…

BC : Ouais, parce que, ils croyaient que le CSP ; parce que, le CSP, c’était, c’est quand même nous qui faisions la force ici ; les gens commençaient à nous passer, sentaient en nous des… en fait on a été adopté vite par le peuple voltaïque, donc euh, ce que les gens ont oublié, donc ils pensaient qu’en nous mettant de côté, ça suffisait pour… C’est là qu’ils ont vu comment le peuple…  Imaginez-vous une ville comme Ougadougou, après le 17 mai, le 22, il organise, le président de la république, il organise une marche, pour euh, pour lui, avec radio tout ça, il n’a pas deux cent personnes alors qu’il a attrapé les autres [Rire] enfermés, c’est dire que la situation, vraiment ne lui était pas favorable, le peuple avait choisi son camp

A. C. : Mais ce qui est étonnant, c’est qu’il n’avait aucune stratégie, y a rien, y a eu aucune stratégie après, parce quand il a vu que…

BC : Parce que le, en fait, c’est le colonel, ce mec qui a fait son coup, il l’a même obligé à accepter le fait accompli et, maintenant… or, c’est pas un politique Somé, c’est un fasciste primaire, là, qui donc pouvait rien organiser, c’est ça ; c’est pour ça l’ambassadeur de France était chaque fois avec Jean-Baptiste pour essayer de l’aider

A. C. : Et vous avez [mot inaudible, les voix se couvrent] l’ambassadeur depuis ?

BC : Oui oui, d’ailleurs on a  trouvé qu’il était d’ailleurs en France, il était parti chez les Tubabu, et puis on a demandé à la France

A. C. : Coup de chance pour lui [Rires]

BC : Oui oui, de le garder là-bas, mais ils nous ont dit, bon, comme y a les protocoles et machins, faudrait quand même, certaines manières-là [Rires], le laisser revenir

A. C. : prendre ses bagages

BC : Oui, prendre ses bagages, officiellement et tout, mais c’était dur, enfin, je sais qu’après c’était dur pour lui quand il était là, parce que j’ai assisté même quand [nom incompréhensible] est arrivé

A. C. : Quand qui ?

BC : Munchi [ ?]. Il est rentré pour voir, le présenter au Président, il a salué et le Président ne l’a même pas salué

A. C. : [Rires]

BC : Oui, puisque, toutes les réunions qu’il faisait nuitamment nous étions informés, c’est ça aussi ; nous étions très bons sur la situation à Ouaga, ça c’était…

A. C. : Donc, il suivait personnellement ?

BC : Ah oui, il suivait personnellement, mieux que le cardinal [ ?]

A. C. : Mais, maintenant c’est que… Et Guy Penne était au courant de tout ce qui s’est passé, ou il a été pris de surprise ?

BC : Ah, je ne sais pas, mais nous le pensons, parce qu’il arrive le 16, il euh, je ne sais pas,  il va loger à l’ambassade, chez l’Ambassadeur, il dit de… la télévision leur a dit de ne pas être là, bon, et puis le… les gens nous disaient après même, parce que le 17 il a organisé un pot, une réception, nous c’est des, des bruits que nous avons entendus, il a dit aux gens que les Voltaïques devaient être contents, c’est une journée historique pour vous ; bon, alors tout ça, ça nous est parvenu, bon on s’est dit qu’il y était pour quelque chose, que du moins il était informé de ce qui allait se passer.

A. C. : Et après il y a eu le 4 août

BC : Le… ?

A. C. : Le 4 août

BC : 4 août ? Oh c’est loin ça ! [Rires]

A. C. : La chevauchée sur le goudron

BC : Ouais, il était là, il a tout suivi… En fait le 4 août n’était pas… parce que, bon les gens pensent que nous avons fait le 4 août ensemble pour sauver nos têtes, mais, en fait le pouvoir ne pouvait plus aller à droite ; même le… on parlait du colonel, seigneur Penne et autres, ils prenaient le pouvoir à Ouaga ; oui, vous allez… c’était, c’était impossible de gouverner, en fait, ils n’allaient pas trouver…  Nous, nous restons à Pô, on ne leur dit rien, ils n’allaient pas trouver de militaires pour nous affronter, dans toute la… il n’était plus possible, parce que nous avions gagné des garnisons, les militaires venaient ici, avec des motos quittant les garnisons pour venir nous informer de ce qui [inaudible], et qui n’étaient pas du tout prêt à attaquer, quoi ; donc, quel que soit le pouvoir de droite qui venait, se mettait en place par la force, en juillet, il ne pas pouvait pas gouverner à notre place, c’était, ouais ;  il n’y avait pas, dans la kyrielle, de colonel on n’en voit pas, quelqu’un qui pourrait… parce qu’on les… ils ont traîné leur bosse dans la politique, alors les gens on les connaissait assez. Entre nous, le 4 août, en fait, sur le plan militaire, ça nous a pas, c’était pas une, une action héroïque comme ça

A. C. : Spectaculaire

BC : Spectaculaire, parce que nous savions  qu’à Ouaga, sincèrement il n’y aurait pas eu de combat, hein, parce que les militaires avaient choisi leur camp, c’était…

A. C. : Il n’y a eu aucune résistance ?

BC : Pfft. Un peu. Euh… Oui, à la résidence de Jean-Baptiste, il y a eu deux morts, y a eu trois morts même, là-bas, ouais ; et puis aux blindés, chez les… là où il y avait les chars. En dehors de ces deux points…

A. C. : C’était presque symbolique, quoi ?

BC : Ouais, c’était symbolique ; en fait, c’était… en fait, la situation était telle que, c’était la gauche ou rien ; y avait pas de… parce que on voyait pas comment ça pouvait se terminer…

A. C. : Et vous sentiez que les civils étaient mobilisés ?

BC : Ah oui, ça, nous le sentions, puisque la Haute-Volta, après le 10, après… en juillet, quand vous arriviez à Ouagadougou, vous sentez ! Les gens, c’était vraiment la… en juillet, juillet 83, c’était une existence, une désobéissance civile, comme ça, les…pendant une semaine les gens n’allaient pas au bureau, c’était vraiment pas leur problème le gouvernement de Jean-Baptiste, alors qu’il promettait encore de faire revenir les vieux chibollas ; alors, c’était, pour les gens, ils en avaient marre, les gens ne se sentaient plus, donc euh, c’est dire que, et la preuve, c’est le 4 août, dans la nuit-même, il fallait faire rentrer les gens, dans leurs… parce que pendant que ça tirait, les gens criaient « Vive la révolution ! » et ils venaient avec leur mobylette à côté de vous et dire « Vive la révolution » [Rires de la journaliste]. Ah ouais, c’était ça, et le 5 au matin, généralement nous connaissons, en Haute-Volta quand il y a coup d’État, les gens…

A. C. : sont sortis ?

BC : Oui, ils attendent de voir si réellement un camp a gagné avant de… mais le 5 au matin, ils étaient là, il y avait, toute la population est sortie, commencée de la place de la révolution jusqu’à la présidence, alors que… c’était vraiment, les jours qui suivaient, mais, je sais pas, on a rarement mobilisé, je sais que depuis l’indépendance on a jamais vu de manifestation comme ça ; non, c’était immense comme…

A. C. : C’était la première fois qu’il y  avait un contact aussi direct entre la population et les militaires, hein ?

BC : Oui, c’est ça ; en dehors de, on a eu des contacts comme ça souvent avec des éléments qui venaient bénévolement nous informer

A. C. [elle coupe la parole]: Délégation spontanée ?

BC : Spontanée, oui, et comme ça nous informer de la situation ; puis les contacts que nous avons gardés avec euh des groupes, des groupes

A. C. : Des liaisons individuelles ; alors que les gens dans la rue, c’est…

BC : Ah oui, la rue, dans la rue c’est, c’est aussi comme ça,c’est… mais, on  a gardé des cont… mais j’avais beaucoup de contacts, hein pratiquement on ne dormait même pas là, tout le temps deux heures les gens viennent nous baratiner, maintenant, comme ça on les connait même pas [Rires de la journaliste], et puis ils venaient, ils demandaient à

JC [elle coupe la parole]: Vous les laissiez passer ?

BC : à s’engager dans l’armée on a été obligé de faire un camp d’entraînement [Rires de la journaliste] et puis les mettre là-bas ; on les mettait là-bas, eux les civils

A. C. : Ils vous ont été utiles ?

BC : Bon, jusqu’à, ouais, ils nous ont, en tout cas aidés à

A. C. : moralement

BC : moralement, et  après comme il y a eu la réconciliation le 16 juin, bon, on avait, on les avait libérés… Avant le 4 août encore, y en a qui sont revenus.

A. C. : C’était… c’était quand même encourageant pour vous, que vous sentiez la solidarité aussi

BC : Oui, ça y avait la solidarité. Parce que, il faut avouer que nous même dans un premier temps ce qui nous intéressait c’était de revendiquer la liberté pour nos camarades, en fait l’application des dispositions des statuts du CSP.

A. C. : Inégalitaires, à l’époque ?

BC : Voilà. Après, nous avons senti qu’en fait, ce que le peuple demandait c’était même pas la liberté de Sankara mais c’était même Sankara à la tête de la

A. C. : au pouvoir

BC : Voilà, c’est ça. Et c’est ce qui nous a poussés nous aussi à voir plus loin. Je crois que nous avons senti que le peuple avait des aspirations certaines, quant aux choix politiques qu’il fallait faire, euh, et c’est cela qui explique donc que nous ayons été entraînés pratiquement par le peuple dans cette situation.

A. C. : Et c’est par la population que vous étiez informés régulièrement de ce qui se passait, en partie ?

BC : Oui, à Ouagadougou.

A. C. : Et les militants des partis de gauche, tout ça ?

BC : Oui ! Avec eux aussi nous avons gardé des contacts, c’est essentiellement par leur canal aussi que nous avions les informations les plus… régulières, quoi. Indépendamment de ça je dis qu’il y a beaucoup de patriotes qui venaient ici à tout heure pour nous dire il y a eu tel mouvement d’unité, ou telle chose de Jean Baptiste etc … et pratiquement les correspondants Basama, de Somé, Jean Baptiste, nous les recevions ici… on était vraiment très bien organisés en ce sens-là.  .

A. C. : Et puis il y a eu la création des CNR ?

BC : Des C…?

A. C. : Des CNR, la composition de l’alliance, si on peut dire, entre les militaires et les…

BC : Voilà. Il y a eu la création des, du CNR, la création des CDR, des trucs comme ça. Pour que la révolution ait une direction, il faut des instruments de… pour défendre la révolution. Donc, ça nous a paru primordial.

A. C. : Et vous sentez la nécessité de l’unification, de cette époque que vous dites plutôt commune, passer des CDR au CNR ?

BC : Ce serait difficile, mais nous pensons qu’il, en fait euh, c’est… nous pensons qu’il y a quelque chose de fondamental. C’est que, tant que la révolution est monopolisée par des groupuscules, des groupes politiques ; même à un moment donné avant le 4 Août on ne parlait que de révolution dans certains groupes de gauche qui parfois même n’avaient pas de grande…. Mais, maintenant que le mouvement s’est popularisé, et que la révolution est partout, et l’éducation

A. C. : Ça les dépasse ?

BC : Voilà, ouais, effect, il y aura, le problème, c’est-à-dire que, l’union va se faire, même si sans

A. C. : Même sans certains [rire de la journaliste]

BC : Même sans certains. Ça c’est, ce n’est pas, c’est le peuple qui va faire parce que le peuple a envie d’aller de l’avant dans la révolution. Moi je suis…. pour ça je suis optimiste. Je ne pense pas qu’il y ait un obstacle, je fais confiance au peuple qui est acteur déterminant dans tout ça

A. C. : Quel bilan vous faites des effets, du moins, du pouvoir révolutionnaire ?

BC : Ben [hésitation], ça nous a permis surtout de [hésitation] de voir les [hésitation]les problèmes, que la résolution du problème, pratiquement, c’est quand même quelque chose de difficile, compte tenu de toutes les composantes, compte tenu aussi de la nature même néocoloniale d’un certain système qui commande et ligue pratiquement les mêmes. Vous voyez ce que vous voulez faire ; vous devez aller avec beaucoup de réalisme, et les gens peuvent penser que c’est parce que vous ne pouvez pas avancer, ou que vous ne voulez pas avancer, alors y a tous ces problèmes-là [choc dans le micro, ou coupure dans l’enregistrement, et reprise] Mais nous sommes…

A. C. : Vous ne sentiez pas, avant, l’état contraignant des structures féodalités ? Vous l’avez senti après…

BC : Et justement, c’est ce que je veux dire, ces mach…trucs du passé, ces dures réalités du passé, nous sentons surtout la difficulté dans le changement des mentalités, parce que vous voyez nous sommes une révolution qui n’est pas d’abord… les gens n’ont pas fait de guerre de libération ou, voyez, paysans, ouvriers, intellectuels, on s’est côtoyés dans les maquis et tout, et on accepte après, quand l’instauration de la révolution exige certains sacrifices. Actuellement, les gens, même, on voit l’euphorie des premiers moments, et maintenant, c’est-à-dire la révolution se décante, se purifie… parce que, effectivement, le sacrifice là, pour réaliser la révolution, n’est pas dans tous les cœurs. Ça c’est très difficile. Et y a surtout, ce qu’on peut dire aussi, c’est le problème d’éducation de tout un peuple, cela aussi se pose dans la mesure aussi où nous n’avons pas, c’est pas un parti révolutionnaire, par exemple communiste etc., révolutionnaire, qui aurait pris la direction d’un pouvoir, et avec ses cadres qui dirigent déjà, de recouvrir tout le pays pour faire passer les mots d’ordre, façon…Voilà, actuellement ce problème se pose aussi au niveau de l’éducation de seize millions de personnes-là sans que des structures d’encadrement bien structurées là, ça c’est un grand problème pour nous.

A. C. : Ce qui nous parait presque paradoxal c’est que, bien que vous, euh, savez un peu, disons, vous avez vécu l’histoire de l’armée néocoloniale,

BC : Hum hum

A. C. : Vous semblez presque plus conscient de la réalité nationale que les partis civils eux-mêmes. On a l’impression que vous aviez des attaches, une connaissance, non ?

BC : Oh non

A. C. : Non ?

BC : Non, je crois que, mais quand même c’est que, nous ça fait quand même une dizaine d’années qu’on travaille politiquement, même si…

A. C. : Mais eux ils le savent pas [rires]

BC : [Rires] Je crois que, c’est ça aussi. Et, nous n’avons jamais cessé d’aborder les questions de la vie pratique du peuple voltaïque, hein, de toutes façons. Tout cela, ouais, ça nous a permis de nous cultiver, même si on a été beaucoup entravé par les tâches, parce quand on avait beaucoup de.., moi je m’occupais des parachutistes, l’autre aussi était dans les parachutistes, comme le président dans les commandos, c’est toujours des unités, ou le boulot militaire, hein.

A. C. : Disons que vous faites preuve de réalisme, dans ce sens

BC : Oui, Parce que nous avons toujours suivi avec attention les luttes populaires en Haute-Volta et nous avons vu ce que le peuple réclamait à chaque fois, après chaque pouvoir. C’est ça. Je crois que c’est l’analyse concrète que nous avons pu faire de situations concrètes comme…

A. C. : Et la transformation de cette armée néocoloniale ? Elle se fait rapidement d’après vous, ou il y a de grands obstacles ?

BC : Oh, nous pensons qu’elle va se faire avec euh, bon… Y a, y a beaucoup de difficultés, parce vraiment, du jour au lendemain ; on a 23 années de, on nous a mis dans la tête, vous voyez, le cadre ; aujourd’hui vouloir tout changer c’est très difficile, mais avec les dégagements,  on a [mot inaudible] d’officiers plus… même s’ils ne sont pas des révolutionnaires convaincus, leur amour pour leur pays, leur loyauté, leur… ça nous permet de travailler avec eux de façon régulière. Nous essayons d’organiser ça autour de principes clairs, à savoir, comme dans tout régime, que la direction politique puisse diriger l’armée. Pour que ça ne soit pas l’idéologie de gens réactionnaires qui pénètre l’armée. Que, il y ait le travail donc désiré entre eux et le peuple, l’intégration avec le peuple…

A. C. : Concrètement comment elle peut se faire cette intégration ?

BC : Concrètement, il y a le travail politique que nous faisons, mais il y a surtout les tâches pratiques. D’ailleurs, je disais ce matin au délégué CDR, lorsque nous disons de faire des champs, de faire de l’élevage, de faire, euh, des trucs inutiles dans les camps, c’est parce que nous savons que, même si on leur fait, on met dans leur tête-là [Rire de BC] toute l’idéologie, la théorie révolutionnaire, tant que, concrètement, ils ne font pas les tâches pratiques, les tâches du paysan moyen, les tâches de l’éleveur moyen, ils ne peuvent pas se sentir appartenir à cette classe laborieuse-là, pour mieux la défendre. Parce que quand le militaire, dans tout ce que le paysan fait, dans tout ce que l’éleveur moyen fait, il se sentira beaucoup plus lié à cette classe-là, même s’il n’y a pas un travail politique qui vient renforcer, nous mettons l’accent justement sur ces tâches.

A. C. : Mais concrètement, ces travaux doivent servir, disons, à l’autonomie de la, euh, de l’armée, ou ?

BC : Non, non, hé, ça, c’est des, c’est pour des années-choses, maintenant ce qui nous intéresse c’est le contenu

A. C. : D’éducation

BC : Idéologique

A. C. : Pédagogique ?

BC : Voilà, le contenu idéologique de la, c’est cette part de travail qui nous intéresse, à savoir que ça va permettre à des militaires, là, de  se sentir plus proches [quelques mot inaudible], de mieux leur…

A. C. : d’effacer leur sentiment de privilège

BC : voilà, des gens qui n’ont pas, qui trouvent que ces paysans, ces éleveurs, c’est des gens, ouais, un peu abrutis, quoi

A. C. : L’armée est entièrement alphabétisée ?

BC : Entièrement ?

A. C. : Alphabétisée, comme on dit

BC : Non, ça c’est un problème aussi. Les CDR ont pratiquement inscrit ça aussi à, dans leurs programmes d’activités

A. C. : Et c’est un pourcentage, euh, pas très élevé ? On a l’impression que non, c’est que, c’est une armée déjà dans…

BC : Ouais ben les militaires parlent le français un peu. Un peu, hein, parce qu’on donne les cours en français, ils sont obligés de suivre, avec… y a pas de grammaire, mais ça va.

A. C. : Comment vous considérez la relation entre les CDR, paramilitaire et l’armée régulière ?

Autre A. C. : Les paramilitaires, ce sont les milices, hein ?

A. C. : Oui

BC: Ah, les milices. Non, nous, nous disons que, en fait, nous formons assez, parce que nous avons des tâches. Par exemple ici dans notre programme de, de…chose, s’il y a des problèmes dans la région, par exemple si nous avons, nous avons eu une défense à assurer dans la [gare de…] il ne faut pas que ce soit nous encore qui soyons là parce qu’il y a des points sensibles dans la ville, l’ONE, la …. ça ce n’est pas à nous militaires, nous les commandos, on ne doit pas s’occuper de ça. C’est la population qui doit. Ouais. C’est des tâches de second plan ; voilà, donc il ne peut pas y avoir de

A. C. : Et vous comptez l’élargir, l’armée, ou bien consolider ?

BC : Non. Se consolider donc, la conscience, renforcer la conscience de classe et puis former, la formation généralisée du peuple

A. C. : Comment ça, finalisée du ?

BC : Peuple

A. C. : Au-delà donc

BC : Militaire ; formation militaire généralisée du peuple et puis, peut-être, si ça marche, peut-être le service national

A. C. : Et il y a beaucoup de soldats de carrière, comme on dit ?

BC : Actuellement oui, oui pratiquement l’armée c’est la carrière, ceux qui sont dans les unités constituées, c’est la carrière

A. C. : Donc il faut en faire des révolutionnaires professionnels ?

BC : Voilà, des, ah ouais, ce sont un instrument politique, hein. L’armée a toujours, a été un instrument politique au service des  bourgeoisies et des classes dominantes, il faut aussi que ce soit un instrument politique au service du peuple, nous travaillons à cela.

A. C. : Vous pensez que, si d’un jet y a, je veux dire, s’il y a des forces, certainement il y en a, qui essayent de s’opposer à ce processus révolutionnaire, elle ne viendront pas de l’armée désormais ? Malgré quelques remous récemment, on a entendu parler de quelques officiers qui complotaient …

BC : Oh ! Vous savez, les forces de réaction ça peut venir de partout hein ! Y a pas de… L’ennemi  peut utiliser le le, tant que… peut utiliser l’armée, le clergé, tout ce qu’on veut. Donc, non, il faut être vigilant surtout mais nous savons qu’il à un travail qui doit permettre à l’armée de rester au service de son peuple, ça c’est sûr

A. C. : Et vous ne sentez pas particulièrement, enfin le, que que, que dans l’armée il y ait vraiment des mécontentements, ou de ?

BC : Oh, mais les mécontents par rapport aux autres c’est minime, c’est négligeable, mais ça fait, ça gêne quand même lorsqu’il y a des mécontents.

A. C. : Et la gendarmerie dépend du ministère de la défense ?

BC : Oui.

A. C. : Et elle s’est intégrée dans…?

BC : Oui ! Il n’y a pas de problème, même ici, on avait des gendarmes

A. C. : On les a vus, oui

BC : Ils étaient à l’organisation, comme les autres

A. C. ; Y a pas de contestation

BC : Non. Bon [Rire]

A. C. : Il y a eu un accident récemment.

BC : Où ?

A. C. : Ici

BC : Ah ouais, effectivement au camp il y a eu un accident parce que nous sommes, vous savez nous travaillons beaucoup avec des explosifs et il y a eu dans une des soutes là les explosifs qu’on avait dedans qui ont sauté.

A. C. : Tout seul ?

BC : Jusque-là, on ne sait pas puisque les soldats étaient pratiquement tous dehors, après la garde, ils étaient là … et là, vraiment, on se demande ce qui a bien pu se produire

A. C. : Vous n’avez pas su ce qui s’est passé ?

BC : Non.

A. C. : Quelles sont vos fonctions exactement au sein du gouvernement ?

BC : Ministre d’état délégué à la présidence de la république. C’est-à-dire que mon ministère c’est la présidence. [Rires] Je suis un fonctionnaire de la présidence. [Rires]

A. C. : Oui, je vois. Vous voyagez beaucoup à ce poste-là ?

BC : Non. De temps en temps je sors en mission

A. C. : C’est surtout des fonctions intérieures ?

BC : … Autrement je m’occupe beaucoup plus des contacts avec le camarade président, on discute beaucoup. Pour l’instant ça va.

A. C. : On vous remercie

BC : Nous, nous allons jouer au football

A. C. : Oui. Nous aussi ?

BC : C’est tout de suite.

Propos recueillis par Augusta Conchiglia journaliste au mensuel Afrique Asie

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The post Interview de Blaise Compaoré sur sa résistance au putsch du 17 mai 1983, le 4 août et la Révolution. first appeared on Thomas Sankara Website - Officiel.

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Conférence de presse du Président du Faso lors des journées de solidarité des jeunesses de la CEAO, 6 décembre 1985. https://www.thomassankara.net/conference-de-presse-du-president-du-faso-lors-des-journees-de-solidarite-des-jeunesses-de-la-ceao-6-decembre-1985/?utm_source=rss&utm_medium=rss&utm_campaign=conference-de-presse-du-president-du-faso-lors-des-journees-de-solidarite-des-jeunesses-de-la-ceao-6-decembre-1985 https://www.thomassankara.net/conference-de-presse-du-president-du-faso-lors-des-journees-de-solidarite-des-jeunesses-de-la-ceao-6-decembre-1985/#respond Mon, 24 Aug 2020 11:37:28 +0000 http://www.thomassankara.net/?p=242349 La première partie de cette conférence de presse nous a été envoyée, via une cassette  par le journaliste suisse Christophe Koessler, parmi d’autres documents qui lui avaient été confiés lors d’un séjour au Burkina. Nous lui adressons ici nos très chaleureux remerciements au nom de l’équipe du site mais aussi pour tous ceux qui prendront […]

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La première partie de cette conférence de presse nous a été envoyée, via une cassette  par le journaliste suisse Christophe Koessler, parmi d’autres documents qui lui avaient été confiés lors d’un séjour au Burkina. Nous lui adressons ici nos très chaleureux remerciements au nom de l’équipe du site mais aussi pour tous ceux qui prendront connaissance de ce document. Nous avons du les transformer en fichier mp3. Il a ensuite fallu les retranscrire, ce qui a été fait par Cléophas Zerbo. Laura Nyamba a vérifié et corrigé la retranscription du discours, tous 2 membres du l’équipe du site thomassankara.net.

Mais l’enregistrement était malheureusement incomplet. Nous avons pu cependant la compléter grâce à une retranscription trouvée dans les archives diplomatiques (bordereau 359/DAM du 12 décembre 1985).

Nous mettons à votre disposition ci-dessous l’enregistrement audio et la retranscription.

Dans cette importante conférence de presse, Thomas Sankara aborde des questions qui lui sont chères, notamment la place de la jeunesse dans la société, le sport et le culture, dans un langage sans fioriture. Il répond aussi longuement aux questions sur la CEAO, et Mohamed Diawara, ancien ministre du plan de Côte d’Ivoire,devenu administrateur de la CEAO placé par Houphouët Boigny à ce poste. Diawara fut accusé d’avoir participé avec d’autres dirigeants de la CEAO à des détournements de fonds de 6,4 milliards de FCFA. On se rappellera que Thomas Sankara l’avait littéralement enlevé de Bamako à l’issue du sommet de la CEAO du 28 octobre 1984 pour l’amener avec lui à Ouagadougou et le placer en détention.

Le Mali a boycotté cette rencontre des journées de solidarité des jeunesses de la CEAO (Communauté économique des états de l’Afrique de l’Ouest). Signe que la situation est tendue entre les deux pays, la guerre du Mali va éclater peu après le 25 décembre 1985.

Bruno Jaffré


FICHIER AUDIO

Conférence de presse du Président du Faso lors des journées de solidarité des jeunesses de la CEAO, 6 décembre 1985.

Cliquer sur le triangle à gauche pour écouter..


Modérateur : Président  du CNR, président du Faso, nous allons ouvrir maintenant la conférence de presse avec les confrères venus des pays membres de la CEAO et d’autres pays aussi. Conférence de presse qui permettra, nous l’espérons de faire le point sur un certain nombre de problèmes et d’apporter une juste compréhension des événements de l’heure. Cela dit sans vouloir être long, je voudrais seulement demander aux confrères ici présents, d’accepter que l’on répartisse cette conférence de presse en quatre parties. Au regard des entretiens que nous avons eu avec les journalistes, il ressort que il y a quatre points essentiels :

– le premier point portera sur la politique intérieure du Burkina Faso

– le second point sur la CEAO

– le troisième point sur les relations bilatérales et la politique africaine

– et le troisième point sur la politique internationale

Donc si vous ne voyez pas d’inconvénients, je vais demander aux confrères de commencer par la politique intérieure du Burkina Faso. Et encore une fois par soucis d’efficacité. Je demanderai aux confrères de ne pas se répéter à partir du moment où un confrère a déjà posé plus ou moins la même question, je demanderai aux autres de bien vouloir s’abstenir de rééditer les mêmes questions.

Le premier volet est donc ouvert à la politique intérieure du Burkina Faso. Les journalistes sont invités à se présenter à ce micro pour se faire entendre. Ils doivent se présenter d’abord avant de poser leurs questions.

(Digo Bellu) télévision béninoise : Camarade président, j’ai deux petites questions à poser sur la politique intérieure du Burkina Faso. Dans les rues de Ouaga, nous lisons sur les panneaux “ notre seule voix c’est le progressisme “. Nous savons que le progrès se définit de plusieurs manières. Dans ce sens quelle est la philosophie qui sous-tend le processus révolutionnaire au Burkina Faso? Deuxième question sans un parti d’avant-garde, sans un parti révolutionnaire il n’y a pas de mouvement révolutionnaire conséquent. Dans ce sens, comment envisagez-vous la création d’un parti pour la direction de la révolution démocratique et populaire?

Thomas Sankara: Bien je remercie le camarade béninois qui vient de poser ses deux questions qu’il a voulues petites mais il me semble que ce sont de grandes questions qu’il a posée. La philosophie qui sous-tend notre révolution, c’est tout ce que nous avons voulu dire dans le discours d’orientation politique prononcé le 2 octobre. C’est l’essence même de cette révolution démocratique et populaire qui échappe à la typologie classique, à la classification élémentaire et très facile que l’on connaît çà et là, qui veut que la révolution soit calquée les unes sur les autres. Ici il s’agit de la marche d’un peuple, de tout un peuple. A une étape où la prise de conscience est grande mais a également ses limites, des limites que nous devons respecter. Ce qui m’amène à parler insensiblement directement de la deuxième question que vous avez posé ” la révolution et le parti “. Vous avez dit que sans un parti révolutionnaire, il y a point de mouvements révolutionnaire conséquent. Mais il faut ajouter que le parti ne se proclame pas d’une façon bureaucratique. Le parti ne saurait être le choix d’une poignée d’individus. Le parti ne saurait être l’affaire d’un agenda, d’un calendrier. Le parti doit découler de la prise de conscience de plus en plus grandissante et de l’exigence des masses populaires. Si les masses ont besoin d’un parti elles auront un parti si les masses ne veulent pas d’un parti elles n’auront pas de parti.

Autrement la création hâtive, mécanique et bureaucratique d’un parti conduit inévitablement à une espèce de squelette que l’on appelle la pseudo révolution, une imitation grossière et mal réussie de la révolution qui crée des potentats, des cadres inamovibles et intouchables qui crée des privilégiés bref des dignitaires qui sous le couvert d’agir au nom d’un parti règnent en maîtres absolus. Hélas, la révolution de par le monde nous offre des exemples très tristes des révolutions prétendument conduites par des partis, lesquelles ont fait fiasco et le révolutionnaire doit tirer leçon des succès et des échecs passés. Qu’est ce qui est le plus important faire la révolution ou paré la révolution des attributs classiques de la révolution? C’est pourquoi donc il faut se dire que l’étape de notre révolution, on commande la création de structures indispensables à la conduite de cette révolution et une autre, une position différente de celle-là conduit aussi à une fuite en avant qui est que l’on s’écarte des masses, on les oublie et l’on reproduit de façon, à l’imitation les schémas tels qu’ils ont existait ailleurs, dans des contextes qui ont cependant été extrêmement différentes. L’on connaît de par le monde des révolutions qui ont été conduites par des partis eux-mêmes créés avant la prise du pouvoir mais aussi des révolutions qui sont aujourd’hui brillamment conduites par des partis après la prise du pouvoir et cela ne s’est pas forcément fait en deux jours.  Attendez donc et vous verrez, observer le peuple burkinabè et vous saurez où il va et de quoi il a besoin.

[Applaudissements]

Akoueté assali du journal … au Bénin : Camarade président nous savons que la jeunesse occupe une grande une grande place dans la révolution et la RDP au Burkina ne fait pas exception à cette règle. Notre présence ici dans le cadre des journées de solidarité “ le couvert suffisance” mais camarade président pensez-vous que les jeunes burkinabè par la seule présence des CDR peuvent apporter toute leur contribution à la jeunesse au Burkina?

Thomas Sankara : Le cadre que nous offrons actuellement à nos jeunes et aux moins jeunes pour participer à la défense, à la consolidation de la révolution, c’est le cadre des CDR ” Comités de Défense de la Révolution “. Certes, il existe d’autres mouvements, les jeunes pionniers qui aspirent eux aussi à entrer un jour de façon brillante et efficace dans les CDR. Ce que nous faisons ici se fait grâce aux CDR, ce que nous bâtissons ici se bâtit grâce aux CDR. Ce sont des structures dont l’efficacité n’est plus à démontrer et c’est si vrai que nos ennemis nous les voyons chaque jour nous réclamer à corps et à cri la dissolution des CDR afin que les champs soient libres pour leurs basses manœuvres. Mais si l’évolution politique de notre pays commande un jour que nous allions vers des formes différentes des CDR, nous le ferons. Mais cela ne pourra être que des formes plus élaborées. Mais encore une fois il faut se garder euh des imitations classiques, des singeries qui amènent à des créations vide de sens.

Combien de mouvements de jeunesses de partis sont actuellement réduits à un silence inquiétant, ou simplement réduit à l’agitation fébrile, vide de sens lors de manifestations, à la répétition de slogans, de mots d’ordre creux sans pour autant être sur le terrain de la construction nationale et de la consolidation des acquis du peuple, des défenseurs, des bâtisseurs, des combattants intrépides. Il y a donc des créations de jeunesse de parti qui pour nous sont simplement des caisses de résonance et des masses de manœuvres électoralistes ce dont nous tentons de nous débarrasser. Au contraire vous vous voulons des CDR qu’ils soient partout sur tous les champs de bataille sur le plan social, sur le plan politique, sur le plan économique et sur le plan militaire. C’est le moyen que nous avons trouvé. C’est la voie que nous avons pour le transfert d’un pouvoir, pour que le peuple lui-même assument le pouvoir qui lui revient de droit. Et les CDR n’ont pas démérités et les CDR font notre fierté et l’efficacité de notre révolution. C’est pourquoi ce cadre à lui seul suffit. Du reste, je dois constater que nous n’avons pas encore comblé toutes les structures qu’offrent les CDR. Nous avons pas encore rempli toutes les missions que les CDR pourraient remplir donc la structure n’est pas encore épuisée, demain peut-être elle le sera, aujourd’hui en tout cas elle n’est pas pour l’instant. Mais je voudrais profiter de cette question du journaliste la République Populaire du Bénin pour dire sans désavouer le présentateur de tout à l’heure que je suis venu ici pour rencontrer les jeunesses des pays membres de la CEAO. Les journalistes eux aussi sont jeunes c’est vrai mais il n’y a pas que les journalistes et il est peut-être souhaitable que d’autres jeunes qui sont des journaliers, des journaliers de la jeunesse posent aussi leurs questions car il y avait certainement, je pense.

[Applaudissements]

Issaka Garba euh quotidien le sahel Niger : Camarade président depuis près de deux ans vous avez accordé une grande importante au sport et à la culture. Pour parler particulièrement du sport il y a eu l’organisation de tournois. Il y a eu également la construction de stades dans des villages, mais il y a eu surtout et surtout, pardon, cette pratique ou non du sport qui conditionne l’avancement des agents dans la fonction publique. Camarade président voudriez-vous nous dire le but que vous recherchez en matière de sport au Burkina Faso?  Et si cette ligne conductrice que vous avez tracée sera poursuivie et édifiée.

Thomas Sankara : Le sport accroit la disponibilité, le sport c’est l’efficacité physique et mentale. Et le sport est un facteur de santé. Nous avons besoin d’un peuple sain, vigoureux et audacieux. La pratique du sport nous semble offrir un cadre idéal pour élever chez nos militants ces vertus. C’est pourquoi nous avons convié tout un peuple à pratiquer le sport qu’il soit individuel ou collectif. Le sport c’est la victoire sur soi-même, la victoire sur nos instincts de paresse, de mollesse. Il n’est certainement pas aisé, à 5h30 du matin d’aller faire un footing. Il y a d’autres attractions plus moelleuses qui pourraient retenir plutôt que d’empocher la bicyclette pour aller faire une course ou de prendre ses chaussures pour aller jouer au ballon. On est parfois tenté vers autre chose. Il n’est pas facile à 17h30 lorsque l’on descend du travail de préférer le sport, l’effort à la facilité d’une bouteille.

[rires]

Donc c’est d’abord une victoire sur nous-même sur la tendance à la facilité et au laisser aller. Et tous les sportifs vous le diront lorsqu’ils vont à une compétition, lorsque ils affrontent une épreuve, il y a un combat intérieur que le sportif doit mener d’abord une lutte contre le défaitisme, une lutte contre la peur, la peur de perdre, la peur d’être vaincu, abandonner ou continuer. C’est la question que le coureur de 5000m se pose mille fois avant d’arriver au but final et s’il continue il a d’abord vaincu sur lui-même l’excitation et le défaitismes. Mais il y a également la lutte, la lutte dans l’adversité constructive contre autrui, se remettre en cause. Oser tenter de faire ce que les autres ont fait. Oser dépasser ce que les autres ont réalisé, battre des records. Et il faut d’abord avoir confiance en soi même. Nous avons remarqué que, au début de la pratique du sport ici au Burkina Faso, certaines personnes étaient très embarrassées pour aller déambuler avec un corps que ces personnes estimaient quelque peu difforme pas très élégant. Mais au fil des temps nous constatons que tout le monde pratique le sport dans toutes ses formes. Il y a les filiformes, il y a aussi les baobab formes, il y a tout, mais tout le monde fait du sport. Et aussi et surtout nous voulons le sport comme moyen de vaincre, de vaincre ensemble, victoire oui mais victoire ensemble. Et il y a un bien fait inestimable après chaque séance de sport que nous ressentons ici qui amène des hommes à se rencontrer, à se frotter les uns les autres et à réaliser quelque chose ensemble, à subir l’échec ensemble et à fêter la victoire ensemble, cela est très important.

Enfin nous estimons que un peuple qui n’a pas d’ambition, un peuple qui n’ose pas voir loin, un peuple qui est replié sur lui-même est un peuple qui se meurt petit à petit. Et c’est pour échapper à cette mort lente que nous voulons imprimer à notre peuple l’audace, la témérité des grands peuples. Et nous sommes convaincus que le Burkina Faso a un peuple qui est grand, un peuple qui est noble et un peuple  qui a les ambitions que lui commande sa dignité. Le sport est donc un champ privilégié. Ici tout le monde fait du sport. Les bébés comme les grands-pères et ceux qui ne font pas du sport se marginalisent d’eux même de par leur refus d’être en harmonie avec une société qui se meut dans une seule et même direction. Quel que soit ce dont on souffre,  il reste toujours la possibilité, une possibilité peut être réduite certes, mais de pratiquer un sport, un sport très limité. Et c’est ce que nous faisons. Ensuite c’est sur cette masse de milliers et de milliers de sportifs, cette masse de millions de sportifs que demain nous sortirons les élites. Nous ne négligeons pas le sport d’élite. Nous ne négligeons pas le sport de compétition et de compétitions internationales. Mais nous voulons que désormais pour sélectionner une équipe de onze footballeurs on est le choix sur 7 millions de footballeurs  et c’est ce que nous faisons.

[Applaudissements]

Alors nous avons donné rendez-vous au monde sportif dans l’avenir, un avenir très prochain qui nous permettra de montrer que même ici au sahel on peut sortir des nageurs de compétition.

[Applaudissements]

(Nom du journaliste ) ORTN office de radiodiffusion et télévision du Niger : Camarade président, comme l’a souligné il y a quelques instants le collègue de du sahel, nous avons été fortement impressionné au cours de notre séjour par l’effort qui se fait en matière de sport dans votre pays. Je voudrais savoir, camarade président, si le Faso envisage dans un avenir proche ou lointain d’organiser de grandes manifestations sportives comme les jeux de la CEAO et la coupe des nations ou autres. C’est ma première question.

Deuxième question :  Votre pays organise en 1986 un festival international de la musique. Je voudrais savoir monsieur le président quelle signification vous donner à cette manifestation?

Thomas Sankara : Ici au Burkina Faso, nous avons pris nos responsabilités en matière de sport face aux missions que l’Afrique nous a assignées à nous tous. Et depuis le 4 août 1983, il s’est déroulé à Ouagadougou au Burkina Faso en général un nombre impressionnant de rencontres sportives de haut niveau, des rencontres sportives internationales. En ce laps de temps, nous avons faitplus que ce que 20 ans de pseudo  indépendance, nous a donné l’occasion de vivre. C’est dire que nous voulons que notre jeunesse, notre monde sportif rencontre aussi des sportifs d’ailleurs. Mais pour cela nous nous faisons le devoir de consolider toutes les structures  africaines qui ouvrent des perspectives en matière de sport. J’ai cité pour exemple ce que nous avons eu à faire au niveau du CSSA, le Conseil Supérieur du Sport en Afrique.

Au moment même où le Conseil Supérieur du Sport en Afrique se mourrait ou était dans une certaine léthargie, au moment où les États membres pour des raisons que nous comprenons très bien ont décliné les offres d’abriter les réunions du CSSA, le Burkina Faso s’est proposé et a abrité la réunion qui a redynamisé le CSSA. Nous apprenons par les dépêches qu’à Djibouti dans le cadre de la jeunesse et des sports, les ministres se sont rencontrés et notre pays a dû s’offrir encore une fois de plus pour sauver ce qui l’est ce qui est très essentiel pour la jeunesse et nous allons avoir la redoutable mission d’abriter une fois de plus ces rencontres-là au Burkina Faso. Certes nos moyens sont limités. Ils sont limités au regard de la mission et sont limités par rapport aussi à ce que d’autres États africains peuvent déployer comme ressources. Mais la volonté et surtout les impératifs de la révolution sont elles aussi que nous ne pouvons pas nous dérober. C’est pourquoi dans le cadre CEAO des manifestations comme celles que nous avons vu gagneraient à être étendues à d’autres cadres de rencontres politiques ou économiques parce que, pour nous, il n’est point question de bâtir une société où sera exclue la jeunesse, où sera exclue les masses populaires et dans leurs distractions, dans toutes les manifestations aussi de réjouissances des masses nous devons saisir ce qui les attisent, ce qui les regroupent et ce qui les intéressent. C’est pourquoi pour nous, chaque fois qu’il sera nécessaire d’organiser des manifestations dans le domaine du sport pour regrouper des africains entre eux nous le ferons. Chaque fois qu’il sera l’occasion du mettre des africains face à d’autres peuples pour qu’ils se mesurent et qu’ils se comprennent dans l’effort réalisé ensemble nous le ferons. Et nous avons eu plusieurs rencontres ici qui n’ont pas regroupé que des africains. Et vous pouvez compter sur nous pour continuer dans ce sens-là.

Vous demandez aussi le sens que nous donnait que nous donnons au FESTIMO, Festival International de Musique de Ouagadougou, qui aura lieu en novembre 86. Terre de culture parce que terre africaine, terre de culture parce que terre où le peuple s’exprime et s’exprime librement. Le Burkina Faso pense pouvoir offrir à la jeunesse un cadre aussi pour parler dans un langage, un autre langage qu’elle maîtrise très bien, le langage de la musique. À la faveur de cette rencontre, de ces festivals nous espérons que des musiciens viendront de partout. D’abord d’Afrique parce qu’il sera question de de musiques noires mais aussi de tous les coins du monde où la diaspora africaine, la diaspora noire est allée semer la graine de la culture africaine. Mais aussi d’autres contrés de ce monde qui viendront rencontre l’Afrique, qui viendront rencontrer la musique de la culture noire pas dans un affrontement  sectaire, les noirs se repliant sur eux même par complexe, mais au contraire dans une vision très ouverte en acceptant la différence, la diversité complémentaire, la diversité qui enrichit. Nous les noirs avons besoin de savoir d’où nous venons. Nous les noirs avons besoin de savoir qui nous sommes et qu’est-ce que nous pouvons faire. Mais nous les noirs nous avons besoin il est impératif que nous sachons ce que les autres font et ce qu’ils peuvent nous offrir. Le monde se construira avec tout le monde les noirs aussi. Et il faudrait donc que nous multiplions toutes les occasions qui nous permettrons de nous rencontrer. Et j’insiste dans un esprit qui se départit de tout sectarisme parce que le noir sans les autres aujourd’hui serait incomplet mais les autres sans le noir aussi seraient incomplets.

[Applaudissements]

Nous tendons vers une civilisation de l’universel et chacun doit se ressourcer dans ses valeurs profondes pour savoir ce qu’il doit apporter aux autres. À ce festival là nous espérons pouvoir vous comptez vous d’abord les jeunes de la CEAO mais aussi les autres jeunes de partout qui viendront ici dire ce qu’ils pensent et le message qu’ils ont à lancer. C’est donc en avant-première si vous voulez, ce que je puis vous dire sur le FESTIMO mais en d’autres occasions nous développerons davantage sur ce festival dont les préparatifs ont déjà commencé et vont bon train.

[Applaudissements]

Célestin Zongo télévision nationale du Burkina : Camarade président lors d’une manifestation sportive qui avait rassemblé des pays membres de l’ANAD à Ouagadougou, nous avons connu la participation des pays non membres de l’ANAD et encore ces journées de solidarité de la jeunesse de la CEAO ont vu la participation de pays amis non membres de la CEAO. Cela est-il politique? laquelle? et qu’est ce qu’elle vise?

Thomas Sankara :  Cela est politique et très politique. Nous ne sommes pas de ceux qui parlent d’apolitisme qui estiment qu’il ne faut pas mêler sport et politique comme si le sport n’était pas une activité pour soutenir une idée politique. Nous laissons à ceux-là leur myopie et le soin à d’autres de les guérir de cette tare-là.

C’est politique et quelle politique? Nous pensons que si ces rencontres sportives sont l’occasion pour nous d’offrir à la jeunesse burkinabè un cadre d’expression. Et bien ces manifestations sportives devraient aussi nous rappeler qu’il existe aussi d’autres jeunesses des autres peuples et par amour pour ces peuples, par amour pour ces jeunesses nous devrions les inviter, les associer à nos manifestations. Nous ne pouvons pas tomber dans l’égoïsme mesquin de ceux qui dressent des barrières autour de leurs de leurs de leurs stades, de ceux qui dressent des barrières autour de leurs manifestations pour se retrouver entre eux. Nous nous ouvrons les portes de tout ce qui est mis entre nos mains. Nous appelons toute l’Afrique a participé. Mieux durant les manifestations sportives de l’ANAD (NDLR : Accord de non agression et d’assistance en matière de défense), j’avais dit et j’insiste encore aujourd’hui que, pendant que nous nous réjouissons, nous devons penser à ceux qui n’ont pas la possibilité de le faire. Ceux-là ils sont en Afrique du sud. Ils sont comme nous. Ils sont noirs de peau parfois ils sont blancs aussi ou métis. Ils n’ont pas la possibilité de venir rencontrer d’autres jeunes pour s’exprimer, pour communiquer. Simplement parce que là-bas un système les empêche de se rencontrer. Pensez-vous que lorsqu’il y a des manifestations sportives en Afrique du sud, ce n’est pas de la politique? Pensez-vous que ce n’est pas la politique l’apartheid qui est ainsi magnifié? Et par conséquent pensez-vous qu’il est possible pour nous d’aller compétir, d’aller rencontrer en compétition des personnes qui soutiennent l’apartheid en Afrique du sud? Cela nous disons non. Et nous boycotterons tous ceux dont la politique conduit à un renforcement d’une politique anti africaine, nous les boycotterons tous et nous invitons tous les jeunes africains à les boycotter.

[Slogan: apartheid à bas! Apartheid entre les peuples à bas!]

Il n’est pas question pour nous d’enfermer la jeunesse burkinabè et africaine en général dans l’oubli des autres. Il n’est pas question pour nous d’enfermer cette jeunesse dans l’irresponsabilité. Il y a des jeunes, y a des grandes vedettes sportives de par le monde qui ne voenit que leurs records à battre, les contrats à signer et qui oublient tout, de la lutte que mènent d’autres jeunesses. Pouvons-nous organiser, nous, des manifestations avec des gens qui tuent et qui mutilent d’autres jeunes comme nous? Alors c’est éminemment politique. Ça sera toujours politique parce que ça toujours été politique. Et ceux qu’ils nous disent ne pas mêler la politique au sport savent très bien que le sport est un moyen pour renforcer notre politique. Et c’est pour ne pas renforcer notre politique qu’ils nous conseillent et nous encouragent à ne point parler de politique en matière de sport. Nous le ferons comme nous l’avons toujours fait au détriment des ennemis de l’Afrique tant pis pour eux.

[Applaudissements]

Modérateur : Bon nous allons maintenant passer au second volet la communauté économique de l’Afrique de l’ouest.

Issaka Garba : Camarade président, le prochain sommet de la Communauté Économique des États de l’Afrique de l’Ouest doit en principe se tenir dans votre pays. Il semblerait qu’il y a certains problèmes pour la tenue de ce sommet. Est-ce que vous pouvez nous donner plus de précisions sur ce qui se passe exactement?

Thomas Sankara en sourdine : Mais quels problèmes…?

Issaka Garba : Enfin la tenue ! Parce que dans un article de Jeune Afrique, il était apparu que ce sommet pouvait se tenir soit à Dakar ou à Abidjan. Alors ne serait-ce que pour apporter un démenti à cet article Mr le président, est ce que vous pouvez nous donner plus éclaircissements sur l’organisation de cet sommet.

Thomas Sankara : Je peux vous donner les explications dont vous avez besoin mais je ne peux pas démentir ce que l’article a dit. Parce que je ne m’occupe pas à démentir ce qui Jeune Afrique écrit.

Issaka Garba : Merci camarade.

Thomas Sankara : Jeune Afrique s’adresse à des gens qui le lisent. Et Jeune Afrique ne s’adresse pas à moi. Ma mission n’est pas de démentir ce que dit Jeune Afrique.

[Applaudissements]

Les… La CEAO a ses instances. Ce sont les instances de la CEAO qui définissent la vie, la marche la CEAO. En particulier le sommet se tient à un lieu déterminé par les instances de la CEAO. Après la conférence des chefs d’État, l’instance suprême de la CEAO, c’est la présidence en exercice. J’assume la présidence en exercice et je n’ai dit à personne où se tiendra le sommet de la CEAO.

[Applaudissements]

C’est tout pour notre ami du Niger ou bien y va-t-il d’autres précisions qui lui font défaut ?

Gabriel Tamini radiodiffusion nationale du Burkina : Camarade président… euh… l’organisation des journées de solidarité entre les jeunesses des pays membres la CEAO est une innovation du Burkina. Pouvez-vous nous dire quelles sont les raisons profondes qui sous-tendent cette innovation et si vous avez le pressentiment, le sentiment que les objectifs, ses objectifs ont été atteints?

Thomas Sankara : Est ce que les objectifs ont été atteints? Je pose la question à la jeunesse africaine qui est ici rassemblée. C’est elle qui est notre meilleur jury. C’est elle qui est notre meilleur juge et en quoi… euh… le représentant, le délégué de la Côte d’Ivoire qui a pris la parole au nom de toute cette jeunesse ici rassemblée. On peut être gêné d’avoir à répondre à votre question. Gêné parce que je ne voudrai pas répéter ce qu’il a dit si brillamment. Gêné parce qu’il est impossible aussi de contredire ce qu’il a dit qui est si vrai. Mais si nous avons tenu à ce que cette innovation comme vous l’avez qualifiée dans ce produit. C’est parce que pensons-nous il ne peut pas y avoir de communautés économiques sans les masses, sans les peuples.

Depuis sa création, la CEAO a été, au prix de grands efforts de ses dirigeants, menée de bout en bout de conférences en sommets, de conseils d’administration en réunions, en séminaires. Elle a été construite pas à pas par des hommes dont nous ne cesserons de louer les efforts, les mérites mais l’œuvre doit se poursuivre. Cette œuvre-là consiste pour nous à rendre la CEAO à son propriétaire unique et universel, à savoir les peuples de la CEAO. D’autres auront à parachever, à continuer cette œuvre dans d’autres domaines.

La particularité de la mission du Burkina Faso dans la CEAO, c’est cela. Depuis que le Burkina Faso assume la présidence en exercice de la CEAO et bien, plus personne n’est indifférent à la vie de la CEAO. Et il faut qu’il en soit ainsi. Hier se tenaient des réunions qui avaient leurs mérites, nous le soulignons. Mais aujourd’hui nous faisons en sorte que, autour d’un ballon, autour d’une guitare ou sur les rings de boxe, les jeunes également parlent de la CEAO, s’interrogent. Car en fait pour qui est-ce nous voulons construire la CEAO si les principaux intéressés ne sont pas là? A quoi servirait la CEAO ? Aujourd’hui ce sont les jeunes, demain ce sera d’autres catégories sociales qu’il faudra nécessairement appeler. Il faut que la CEAO soit effectivement la CEAO de 35 millions d’habitants et non plus la CEAO de quelques-uns qui vont porter sur eux tout seul la responsabilité de construire cette entité à laquelle il faut croire. Mais en même temps il faut que les masses populaires propriétaire unique et universel de la CEAO donnent à cette CEAO son orientation et ne saurait en être exclu. L’orientation de la CEAO qui mettra en valeur tout ce qui peut répondre à nos intérêts à nous. Des délégations de pouvoir finissent par être des usurpations dangereuses. Il faut donc que les peuples parlent. Et sur le plan économique, c’est les masses africaines qui diront quelles sont les limites de l’intégration. C’est ces masses aussi qui diront quelles sont les limites de l’ouverture. Faut-il ouvrir nos portes de façon inconsidéré? Faut-il aussi les fermer? Faut-il nous replier sur nous-mêmes? Voilà des questions que l’on peut se poser. Mais aussi, nous nous posons d’autres questions. Est-ce que la CEAO nous appartient effectivement? Est ce qu’il n’y a pas manipulation? En un mot est-ce qu’il n’y a pas domination impérialiste sur nos économies à travers des entités ? Mais lorsque les peuples se mettent debout c’est l’impérialisme qui tremble. Et en mettant les peuples de la CEAO debout c’est l’impérialiste qui va trembler.

[Applaudissements]

C’est pourquoi nous nous sommes en train de mettre les peuples de la CEAO debout. Le temps de l’exercice, de notre exercice nous permettra pas de mettre tous les peuples de la CEAO debout, mais ne serait-ce que la jeunesse c’est à dire vous ici présent, vous êtes désormais debout.

[Applaudissements]

Et ceux qui tremblent c’est d’abord l’impérialisme. Ensuite ce sont les valets locaux de l’impérialisme qui tremblent. Tous ceux qui ont  peur des journées de solidarité de la jeunesse de la CEAO sont en train de faire le jeu objectivement, consciemment ou inconsciemment de l’impérialisme.

[Applaudissements]

Et tous ceux qui sont anti-impérialistes ne peuvent que donner de la voix dans cette œuvre. C’est pourquoi je ne peux qu’être heureux et satisfait parce que non seulement cette manifestation est politique. Rien de ce que l’Homme fait n’échappe à la politique. Mais aussi parce que nous venons ensemble de donner un coup cinglant à l’impérialisme en lui démontrant que nous nous comprenons très bien ici en Afrique et nous saurons démasqués ses manœuvres et aussi ses valets “relais” locaux.

Source : retransmission d’une cassette audio.

Cette première partie résulte de la retranscription du fichier audio. Commence ici une deuxième partie d’une retranscription trouvée dans les archives diplomatiques en France borderau DAM DU 12 décembre 1985.

Issa KODE (Radio diffusion télévision de Guinée – CONAKRY) QUESTION : Monsieur le Président, en votre qualité de président en exercice de la Conférence des chefs d’État de la Communauté Économique de l’Afrique de l’Ouest, il y a une réalité qui nous préoccupe tous aujourd’hui, c’est cette famine et cette sécheresse qui est devenue réalité dans notre continent et notre sous-région n’est pas épargnée par ce fait. Avez-vous durant votre mandat pris contact avec certains de vos amis chefs d’État pour adopter une certaine lutte face à ce fléau ?

Seconde question : Le dossier DIAWARA, où en êtes-vous ?

Pt SANKARA : A propos de la sécheresse, nous l’avons dit et il me plaît de répéter ici que la sécheresse revêt deux aspect : un aspect physique mais surtout un aspect politique. L’aspect physique, c’est la répartition des pluies ou leur insuffisance, en quantité, en qualité du point de vue de la répartition. C’est là qu’est la sécheresse. Nous le constatons et nous le déplorons. Mais le plus important, c’est l’aspect politique de la sécheresse. Encore une fois, rien de ce que vit l’homme, rien de ce que fait l’homme n’échappe à la politique.

Quels sont les aspects politiques de la sécheresse ?

Et bien la sécheresse est la preuve de la mani­festation concrète de la domination coloniale, néocoloniale et impérialiste de notre sous-région. Domination parce que depuis que nous avons été colonisés, nos colonisateurs savent très bien quels sont les cycles qui se produisent et se reproduisent ici dans nos régions. Mais nous constatons que le colonisateur, le colonialiste n’a jamais pensé à doter l’Afrique d’infrastructure qui lui permette de garantir son autosuffisance alimentaire, qui lui permette d’échapper à cette disette-là, des disettes conséquentes à la sécheresse. Nous constatons aussi que dans nos relations pour construire nos jeunes États nous n’avons pas trouvé chez ceux qui viennent à nous sous des allures de philanthropes, nous n’avons pas trouvé chez eux la disponibilité et les dispositions sincères à nous doter, à nous aider à construire un pays qui lui, échappe à la sécheresse. Mais surtout, nous avons remarqué que l’impérialisme est celui qui s’engraisse lorsque les africains maigrissent du fait de la sécheresse. L’Europe par exemple, a connu des famines, de grandes famines très graves, mais l’Europe ne connaît plus de famines. L’Europe s’est organisée pour ne plus connaître la famine. C’est l’Europe qui a colonisé l’Afrique, Est-ce que l’Europe a transféré en Afrique ce qu’il fallait aussi pour ne plus connaître la famine ? Il y a comme un malin plaisir, un plaisir cynique à entretenir la sécheresse et la famine, à pouvoir programmer tous les six ans, tous les sept ans, tous les douze ans la sécheresse chez les autres, chez nous afin de pouvoir déverser chez nous les trop-pleins de la production agricole des paysans d’ailleurs, afin de pouvoir absorber leur production, d’équilibrer leur économie, mais aussi afin de pouvoir mettre dans ce que l’on appelle l’aide alimentaire un rien d’impérialisme, un rien de passéisme qui fait que chaque grain que nous recevons ici a un arrière-goût, un arrière-goût amer et impérialiste.

La Guinée avec ses immenses ressources, ses sols si riches, l’eau abondante, ses paysans si valeureux, si courageux, et si méritants, la Guinée à elle seule aurait pu nourrir, pas seulement la Guinée, mais tous les États de l’Afrique de l’Ouest. C’est un grenier inépuisable, mais hélas des frontières existent qui font que lorsqu’en Guinée les bananes pourrissent, faute d’avoir pu être exportées là-bas en Europe, et bien ici, au Burkina Faso, l’on meure de faim. Ce qui fait aussi que parfois lorsqu’ailleurs, lorsqu’en Côte d’Ivoire on a besoin de viande et que l’on est obligé d’importer cette viande de très loin, d’en dehors de l’Afrique, et bien ici, au Burkina Faso, au Niger, au Mali, des troupeaux sont inexploités, c’est la balkanisation, et c’est pourquoi nous, nous dénonçons l’impérialo-balkanisation.

Allez là-bas au ZAIRE, le Kiwu à lui tout seul devrait pour traiter les plantations de bananes de cette région, il faudrait tous les avions de la CEAO pour l’épandage des produits et les 35 millions d’habitants que nous sommes n’ont pas fini de consommer les productions céréalières de manioc et les bananes de ces régions-là Cependant, nous mourons de faim. Notre sécheresse, elle n’est pas invincible. Prenez un pays comme ISRAËL.  ISRAËL aujourd’hui malgré les conditions climatiques qui sont très dures

Malgré la pauvreté des sols et les territoires exigus, nous savons pourquoi, et bien ISRAËL réussit le miracle technique de produire des agrumes, les fameuses oranges du JAPON, des agrumes qui sont vendus à travers le monde.

Allez en Afrique du Sud, le désert de Kalahari on en parle que dans les manuels, mais le désert de Kalahari produit des richesses vivrières. Pourquoi ? Pourquoi notre Sahel qui reçoit plus d’eau que le désert de Kalahari, reçoit plus d’eau que les territoires d’ISRAEL, pourquoi notre Sahel ne réussirait-il pas à faire mieux donc que ces régions, que ces contrées-là ?  Et bien tout simplement, parce que aux uns l’on a apporté tout l’apport logistique, la haute finance et aux autres, et bien l’on nous maintient dans les traditions archaïques, l’on nous refuse les engrais, l’on nous refuse les machines et quand nous allons pour les acheter, on nous impose des prix qui sont hors de notre portée, dans des rapports qui sont de dominateurs à dominés, dans des rapports qui sont des rapports injustes d’exploitation, tant et si bien que le cacao ici ne peut pas acheter la machine qui doit produire, qui doit aider à produire ce cacao, bien que ce soit la richesse du cacao, du café, la richesse de notre bétail ici qui ait produit les ressources qui ont permis de créer ces machines. C’est cette exploitation, cette domination    capitaliste du monde qui veut aussi que la sécheresse continuera et pour finir avec la sécheresse, il faut lutter contre le capitalisme. Pour finir avec la sécheresse, il faut lutter contre le capitalisme, pour finir avec la sécheresse, il faut lutter contre l’impérialisme faute de quoi nous serons toujours dans la dépendance et puis, enfin, pour que nous ne soyons pas en mesure de combattre la sécheresse, pour que nous ne soyons pas en mesure de combattre le effets de la sécheresse, l’en a fait en sorte que nous soyons noyés et couverts d’aide alimentaire. Les aides sont arrivées abondantes dans mon pays, il ne faut pas le nier, et en passant aussi, Je dois reconnaître que certaines de ces aides sont venus de partout très sincères, et que des hommes, des femmes dans des pays lointains « de façon spontanée, ont accompli des actes de sincère générosité. Mais globalement et généralement, ces aides sont une opération de pure domination. Ces aides ont ce relent très désagréable et très nocif de nous voiler la face devant les réalités que nous allons rencontrer tôt ou tard. La sécheresse reviendra. Il y a eu de la pluie cette année mais la sécheresse reviendra un jour ou l’autre. C’est-à-dire que ces aides ont fait en sorte que l’Africain que nous sommes n’a rien produit, n’a rien sorti de son imagination pour résister à la sécheresse. Nos pères cependant ont connu des famines, ont connu des sécheresses et ont imaginé des solutions pratiques. Ils ont ainsi introduit certaines cultures, ils ont ainsi introduit certaines recettes culinaires pour résister à la sécheresse. Ils ont ainsi organisé la société et l’exploitation de leurs terres, mais nous nous sommes en cette période de la fin du XXe siècle, nous sommes dans une époque très difficile où la sécheresse ne produit même pas le déclic intellectuel de la création de solutions, parce que nous sommes noyés et submergés d’aide alimentaire. Pourquoi voulez-vous que l’ingénieur agronome africain cherche une solution pour trouver une espèce rare qui résiste à la sécheresse lorsque les organisations internationales et les pays sont là à courir après lui en lui demandant simplement de remplir une lettre de demande d’aide alimentaire ? On a transformé nos ingénieurs et nos vétérinaires en écrivains publics et ils écrivent des lettres de demandes d’aide alimentaire. De même on a transformé les chefs d’État africains en quémandeurs. Sur 100 discours de chefs d’État africains, 75 sont consacrés à demander de l’aide alimentaire. Faites le compte. C’est une spécialité. Alors nous pensons que tout cela doit finir. Mais la sécheresse est un problème très grave et on utilisera encore la sécheresse contre nous. Nous pensons d’ailleurs que les autres aspects physiques de la sécheresse doivent être combattus et nous estimons que ne sont pas innocents tous ces engins qui sont dans l’espace, aujourd’hui on parle du programme IDS, et bien tous ces engins que l’on envoie dans l’espace, les satellites qui tournent, très sûrement perturbent l’atmosphère de façon à déranger le cycle normal des pluies et donc à créer des conséquences pour nous. Nous sommes sûrs que du haut de leurs satellites les puissances ont les moyens d’examiner, de contrôler, de deviner et de prévoir l’évolution des saisons. Mais bien entendu elles ne le font pas parce que ces saisons ne menacent pas du tout leurs régions, parce que ces saisons menacent simplement de régions délaissées pour compte. Et bien, nous disons que, bien que nous ne soyons pas en mesure techniquement, scientifiquement de démontrer leur culpabilité, intuitivement nous en sommes persuadés. Et c’est pour cela que nous exigeons que pour chaque engin envoyé dans l’espace, il y ait, ne serait-ce que 2 % du budget de cet engin-là mis de côté pour faire face à la perturbation, provoquée par eux, de l’écologie. C’est justice aussi

Le frère Guinéen a demandé où est-ce que l’on en est avec l’affaire DIAVARA. J’avais cru comprendre où se trouve DIAWARA ? Et j’allais lui répondre DIAWARA se trouve là où vous et moi avons la chance de n’être pas. Mais il n’y a pas d’affaire DIAWARA. Insensiblement, d’une façon pernicieuse, on a tenté de nous parler de l’affaire DIAWARA. Non DIAWARA n’est qu’un individu dans une bande, peut-être que c’est le nom le plus facile qui a été prononcé. Bon, je veux bien, DIAWARA cela rime parfaitement avec SANKARA peut-être, mais il n’y a pas que DIAWARA et il faut oublier. Il faut parler de l’affaire CEAO, l’affaire de 6 milliards et demi de dissipés C’est plus correct. Il y a des complicités. Il y a des responsabilités bien plus élevées que celles de DIAWARA, du pauvre DIAWARA. A la limite DIAWARA n’a fait que receler. A la limite DIAWARA n’a fait qu’agir en commis voyageur pour aller placer ici et là en tentant lui aussi d’enlever sa part. Donc il y a les autres. Vous voyez que l’affaire est complexe. On a même tenté de la rendre trouble et confuse mais nous allons la clarifier afin de la mettre à votre disposition, à la disposition de l’Afrique, parce qu’il s’agit de démontrer que des africains d’un certain acabit ne sont pas du tout sérieux. Il s’agit de montrer que ces africains-là, malgré leurs grosses cravates, malgré leurs nœuds papillon et leur queues de pie, malgré aussi leurs grosses lunettes et leurs envolées lyriques, ces africains-là demeurent purement et simplement des reproductions, mal réussies du reste, des imitations du système d’exploitation capitaliste qu’il y a ailleurs. Quelques individus sont là, manipulent les textes, manipulent les chiffres et font en sorte que 6 milliards et demi s’envolent comme ça, facilement, gratuitement Malgré les conseils d’administration, malgré les réunions des ministres, malgré les conférences des chefs d’état, de l’argent disparaît. C’est quand même fort ! C’est quand même fort ! Et bien c’est tout cela qu’il faut dénoncer, il faut dénoncer cela, faire en sorte que plus jamais nous ne rencontrions de tels individus tristes et sinistres et ce sera le procès. Car il y aura procès. Ce sera le procès d’une certaine petite bourgeoisie bureaucratique, affairiste, ce sera le procès de tous ceux qui, lorsque leur signature commence à prendre une certaine valeur, ils la monnaient et se payent eux-mêmes, sous les tables. Ce sera donc un procès qui ira au-delà de 6 milliards et demi de francs. Ce sera un procès qui va nous obliger, chacun de nous, à nous interroger. Est-ce que nous avons géré les biens de nos Etats au profit de nos peuples sincèrement et correctement ? Ce sera le procès de tous ceux qui, parce qu’ils ont eu la chance d’être dans la minorité des 20 %   d’africains qui ont pu aller à l’école, et bien exploitent les autres. Il y a 20 % d’africains qui vont à l’école, il y a à la fin, au bout du rouleau, 2 % qui accèdent comme hauts cadres, comme cadres de l’administration. Eh bien, comment 2 % à eux seuls, 2 % des enfants scolarisables, pas 2 % de la population, car s’il s’agit de la population, il faut compter 0,035 %   de la population, qui accède au savoir. Comment à eux seuls   ils vont organiser en une espèce de camarilla, une espèce d’AL CAPONE ensemble, ils vont organiser ce pillage là, au détriment de nos masses populaires.

Et c’est toutes ces questions qu’il faut poser. Et chacun de vous doit regarder autour de lui, démasquer, dénoncer et combattre tous ceux qui se sont comportés comme ces gens que vous appelez, que vous “fourres” dans l’affaire DIAWARA. Il y en a. Il y a des DIAWARA. Partout Il faut les mettre tous en prison. Malheureusement, vous comprenez qu’à partir du moment où nous avons annoncé les couleurs de cette façon-là, en disant que le procès de cette affaire que l’on dénomme à tort “affaire DIAWARA” ira au-delà de la seule personne de Mr DIAWARA, et bien, à partir du moment où nous avons annoncé les couleurs de cette façon, il y a eu de l’agitation, du mécontentement. Il y en a même qui sont inquiets, dans la torpeur, parce qu’ils savent que pas seulement à Ouagadougou, mais partout, partout où la jeunesse africaine peut écouter, entendre et comprendre, elle jugera. Elle sera impitoyable. Ceux qui ont peur, ce sont ceux qui ont de “la colle aux pattes”.

“Africa Report” de Washington Post QUESTION : Je voudrais vous demander si vous ne pensez pas qu’il y a double emploi entre la CEAO et la CDEAO, et si oui, quelle solution vous envisagez pour éliminer ce double emploi ?

Pt SANKARA : Nous pensons que la CEAO existe et que la CDEAO existe. D’abord c’est un constat que nous faisons, mais nous estimons que ces créations, pour ce qu’elles ont de positif, car tout n’est pas positif dans ce que fait l’homme, pour ce qu’elles ont de positif répondent à un besoin, besoin de combler un vide, un vide, vide économique, vide organisationnel. On a créé la CEAO pour résoudre un problème, on a créé la CDEAO pour résoudre aussi un problème. Mais plus l’on ira dans la résolution correcte de ces problèmes que l’on n’a pu résoudre, plus l’on s’apercevra que CEAO et CDEAO convergent, œuvrent pour le même objectif et nous, nous n’avons pas hésité à envoyer une mission auprès du président en exercice de la CDEAO, le président du NIGERIA, le président BÀBAMKIDA pour lui faire comprendre notre point de vue, notre vision des relations entre CEAO et CDEAO. Relations complémentaires aujourd’hui,

Pt SANKARA : Je regrette avec mes frères de Côte d’Ivoire, du Togo, du Bénin, du Niger, de la Mauritanie, du Ghana, de la Guinée, du Sénégal, je regrette avec tous mes frères de la CEAO, et ceux qui ont été associés en la circonstance n’avoir pas eu le plaisir de serrer la main à la jeunesse malienne, une jeunesse si riche, une jeunesse qui nous aurait offert un football de qualité, une jeunesse qui nous aurait offert de la musique de qualité, une jeunesse dont les sentiments africains sont indiscutables, une jeunesse dont l’action pour l’Afrique depuis que le Mali, le grand Mali comme nous le connaissons et le respectons, depuis que ce Mali est inscrit dans la voie du progressisme, une jeunesse qui n’a cessé d’être d’une contribution efficace à la construction de l’Afrique. Nous nous souvenons avec beaucoup d’émotion africaniste de cette tentative de l’époque de regroupement Ghana/Guinée/Mali. Déjà avec NКWAME N’KRUMÀH en tête, la jeunesse malienne à cette époque-là donnait des leçons, des leçons que nous en Haute-Volta nous avons appréciées et je suis sûr que d’autres jeunesses africaines ont apprécié à l’époque ; C’est cette jeunesse là que nous aurions pu rencontrer. Hélas, elle n’est pas venue ;

Tous me demandez quelle réponse je peux donner à nos frères africains qui sont là et qui n’ont pas eu cette chance, comme moi d’ailleurs, de serrer la main à la jeunesse du Mali. Et bien je peux simplement leur dire qu’en tant que président en exercice de la CEAO, je ne peux que remettre la question aux autres chefs d’État de la CEAO, parce que ce n’est pas le Burkina Faso qui a évité la jeunesse malienne, c’est la Côte d’Ivoire, plus le Sénégal, plus le Niger, plus le Bénin, plus le Togo, plus la Mauritanie, plus le Burkina et plus le Mali membre de la CEAO qui ont invité la jeunesse du Mali. Alors, il appartiendra au Mali de répondre à l’ensemble de la CEAO pourquoi ils n’ont pas pu venir et certainement qu’il y a eu des raisons très valables et nous allons déplorer ensemble avec nos frères du Mali les empêchements qui ont fait qu’ils n’ont pas pu être avec nous. Mais je voudrais que chacun de nous ait une pensée en direction de nos frères du Mali empêchés par qui et par quoi, point d’exclamation.

3eme partie RELATIONS BILATERALES

Pt SANKARA : Je constate qu’il n’y a pas de questions, donc on peut encore plus rapidement passer au dernier volet.

4èmE PARTIE : LA POLITIQUE INTERNATIONALE

QUESTIONS ; La question porte sur la culture d’un problème en ma­tière de politique internationale sur le domaine culturel. Il s’agit de l’Institut des Peuples Noirs. Un projet qui a été initié par le Burkina Faso et qui semble avoir l’approbation   de la communauté internationale. Est-ce que le camarade Président peut nous en parler ?

Pt SANKARA :   Oui, nous sommes en train de mettre en chantier ce projet qui nous tient à cœur ; l’Institut des Peuples Noirs, parce que il nous faut cet institut pour que chaque homme, blanc, noir ou d’une autre couleur, vienne à cet institut connaître ce que l’homme noir   lui aussi apporte à l’humanité. Cet institut est en train d’évoluer très bien. Malheureusement, il y a eu quelques confusions qui ont été faites au départ et nous craignons que nos explications n’aient pas encore suffit à faire la part des choses entre cet institut des Peuples Noirs et d’autres concepts qui ne sont point les nôtres. Notre institut, l’institut que nous avons proposé, finalement sera l’institut de tous. Il veut permettre à chacun d’entre nous, africains d’abord, de venir dire, ce que le noir a fait dans l’histoire de l’humanité et ce qu’il fait actuel­lement et ce qu’il pourra faire demain. Souvent, l’on a tendance à parler des grandes civilisations en oubliant les noirs. L’on a tendance à parler de la vie, de l’évolution du monde en oubliant le noir. Prenez par exemple les guerres mondiales, la deuxième guerre mondiale, on oublie bien souvent le noir et ce qu’il a vécu, ce qu’il a subi et ce qu’il a offert, comme capital, comme sang, comme sueur, comme effort. Sans l’Afrique, la victoire n’aurait pas été complète. Sans les noirs d’Afrique par exemple… C’est nous qui sommes anticolonialistes, nous qui avons volé au secours de l’Angleterre, c’est nous qui sommes allés nous offrir en holocauste contre HITLER et pour l’humanité. Bien sûr, avec eux aussi. Mais combien de généraux africains avez-vous dans la deuxième guerre mondiale ? Pourtant il y en a qui sont restés et ceux qui ne sont pas morts là-bas sont là mutilés. Je ne demanderai pas à notre grand Chancelier de se lever mais de boiter un peu pour qu’on voie. Et pourtant on ne veut pas reconnaître ces valeurs-là. On ne veut pas reconnaître leurs mérites, le sang qu’ils ont versé. On parle de civilisation, on parle de musique comme si le noir n’a rien apporté à la musique moderne, à la musique universelle. Prenez la musique. Extrayez de cette musique la part du monde noir, il ne reste plus que quelques bourdonnements. Quelques bourdonnements qui ne réussissent plus à faire vibrer. Car le rythme c’est d’abord nous. C’est nous qui avons introduit le rythme et les autres l’ont adapté par la suite. Même si ils nous renvoient nos tam-tam sous la forme de batteries modernes, de cymbales et de timbales, et bien c’est d’abord par nous, c’est de chez nous qu’est parti ce rythme. Prenez la peinture, sans le noir il n’y aurait pas eu la peinture, et PICASSO s’il avait été ici nous aurait dit tout ce que l’expression artistique du monde noir lui a inspiré comme élan, comme chaleur dans le tracé de ses courbes, dans le tracé aussi de ses images, dans la reproduction de ses sentiments, il y a de la présence, et PICASSO lui aussi s’est ressourcé dans le monde noir. Romains et Grecs avaient aussi leurs noirs et très tôt ils parlaient des noirs. Il nous faut cela, et pas dans une vision raciste, loin de là, mais au contraire un institut de ce genre qui nous permette aussi de recevoir les autres, par exemple l’on tente de séparer les Arabes africains des noirs africains. Pour nous, nous estimons que Arabes africains et noirs africains sont tous des Africains d’abord.

Il y a ce coefficient commun. Mais nous estimons que l’histoire du monde Arabe est Indissociable du monde noir et les Arabes ont à nous apporter quelque chose. Comment est-ce que le monde noir est perçu chez les Arabes, comment est-ce qu’il est perçu chez les Européens ? Ils ont beaucoup à nous apporter comme nous avons quelque chose à leur apporter. Nous avons à communiquer. Communiquer pour balayer nos différences. Communiquer pour balayer les aspérités artificielles qui existent. Communiquer aussi pour faire en sorte que nous puissions nous accepter mutuellement. Voilà notre vision de cet Institut des Peuples Noirs. Nous connaître pour mieux participer. Mais il ne faut certainement pas donner à cet institut une coloration raciste et vous verrez que lorsque cet institut sera ouvert beaucoup de non noirs seront là pour donner des conférences, pour faire des recherches ou pour enseigner. Qu’ils viennent de l’Asie, de l’Amérique, de l’Europe, de l’Océanie, d’Afrique, ils seront tous conviés parce qu’ils ont quelque chose à apporter et nous souhaitons que cet institut puisse réussir, de faire en sorte que demain il n’y ait plus qu’une seule couleur dans le monde entier. Lorsque dans une espèce de melting-pot nous aurons fusionné toutes les couleurs, on sortira quelque chose de différent, mais peut-être de très beau, mais peut-être aussi qui nous fera perdre tous ces aspects si beaux ici, les tonalités, le noir qui est beau, mais le blanc aussi qui n’est pas moins beau.

QUESTION :   Camarade Président, vous avez récemment dit que la Révolution burkinabé est à la disposition d’autres peuples. J’ai remarqué de par la ville les pancartes qui disaient « point de barrières entre les jeunesses de la CEAO ». Je voudrais vous demander s’il existe des barrières entre des régimes de la CEAO et si oui comment on peut enlever ces barrières ? Comment vous envisagez cela ?

Pt SANKARA : Je voudrais demander à notre ami. Vous parlez de quelle sorte de régime, régime de bananes ou régime alimentaire ? Ah, régime politique ! La précision est de taille.

Nous avons dit et nous n’avons pas été compris que la révolution burkinabé est à la disposition de tous les peuples. Nous l’avons dit. Malheureusement nous n’avons pas été compris. On nous a compris, un peu de travers, peut-être volontairement d’ailleurs, on nous a mal compris pour ne pas bien nous comprendre.

La révolution burkinabé est à la disposition des autres peuples en ce sens que, et voilà une preuve,    c’est grâce à la révolution que nous sommes en train d’appeler ici à Ouagadougou des jeunes des autres pays d’Afrique et qui ont accepté de répondre présents malgré les différences de régime. C’est la révolution qui a permis cela. Hier, notre pays s’appelait la Haute-Volta et était membre de la CEAO. Pourquoi il n’y a pas eu cela ? Voilà comment nous sommes à la disposition des autres peuples. Tout ce que nous avons de positif, que nous puissions faire grâce à la révolution, nous le faisons pour nous mais nous le mettons également à la dispo­sition des autres. Exemple : entre le Mali et notre pays qui s’appelait la Haute-Volta il y avait un fameux veto. Notre pays avait mis son veto pour l’entrée du Mali à l’UMOA. Mais depuis que nous sommes devenus révolutionnaires, nous avons ouvert la porte de l’UMOA au Mali, Voilà comment nous mettons la révolution au service du peuple malien. Pourtant il y a eu des régimes qui nous ont précédés. Il y a eu des négociations, je me souviens,  j’étais moi-même dans un gouvernement et le président du Mali était là, est venu rencontrer notre gouvernement, et nous n’avons pas eu le courage d’aider le peuple malien à entrer dans l’UMOA puisque le peuple malien le voulait. Nous n’avons pas pu avoir ce courage-là. C’était triste, mais la révolution nous a permis de réaliser cet acte là aussi facilement, aussi naturellement, sans rancune, et sans exiger de reconnaissance quelconque et sans regrets.

Donc la révolution décidément elle est vraiment, elle est bel et bien au service de tous les peuples maintenant. S’il y a des barrières entre les régimes politiques, ces barrières comment peut-on les lever ? Vous savez un régime, deux régimes ne peuvent pas supprimer les barrières qui existent entre eux. Je ne crois pas que ce soit possible. Deux régimes A et B, blanc et noir, ne peuvent pas supprimer les barrières. C’est le peuple un jour qui décide de se réconcilier, de s’entendre sur le dos des régimes et le régime le plus adapté au peuple est celui qui va survivre.

Journal allemand ” DIE WELT” QUESTION :       J’aimerais bien savoir votre position sur la rencontre REAGAN – GORBATCHEV.

Pt SANKARA : Bon. D’abord, je constate qu’ils ne m’ont pas invités Je n’y étais pas. Ils ne m’ont pas invité parce que j’ai l’impression que ces choses-là se discutent au-dessus et par-dessus la tête des autres, c’est la première chose que je constate. Sinon on nous aurait envoyé des cartes d’invitation et nous aurions délégué des camarades pour assister et venir nous dire ce qu’il faut en penser. Mais n’ayant pas été conviés à une telle rencontre, il m’est difficile de donner mes appréciations. Mais en même temps, je lis dans la presse que l’on a parlé de la paix dans le monde. Or, la paix dans le monde, est-ce que l’on peut en parler sans parler de la paix au Burkina Faso? Est-ce que l’on peut parler de la paix au Burkina Paso sans rencontrer les Burkinabé ? C’est cela qui me paraît assez bizarre dans la rencontre entre GORBATCHEV et REAGAN. La prochaine fois, nous leur ferons remarquer qu’ils feraient mieux de nous inviter. De toute façon, leurs ambassadeurs sont là et j’espère et je sais que dès qu’ils vont sortir ils vont envoyer des messages. Alors, dans vos messages, dites que le président du Burkina Faso exige que la prochaine fois où ils vont se rencontrer pour parler de la paix dans le monde, qu’ils nous associent tous, sinon nous leurs refusons le droit de parler de la paix dans le monde.

Maie on même temps je me demande si on veut vraiment la paix. Je ne sais pas. Est-ce qu’on veut vraiment la paix ? Je n’en suis pas si sûr que cela. Voyez-vous, on nous a appelés tous à l’ONU (Organisation des Nations Unies). Il faut venir pour que les hommes se retrouvent, pour que les peuples se retrouvent et que l’on parle de la paix parce que ces criminels nous appellent, nous le regrettons, nous ne voulons plus voir çà. C’est très bien. Mais on est arrivés à l’ONU, ils ont trouvé que tout le monde ne devait pas parler. On a créé un conseil de sécurité, à quelques-uns. A l’inté­rieur de ce conseil de sécurité on a trouvé aussi qu’il ne faut pas laisser tout le monde parler et on a créé un noyau dans le conseil de sécurité. Des membres qui, eux, ont un droit de veto. Aujourd’hui on trouve que cela ne suffit pas, ils sont cinq, non ? On trouve que cela ne suffit pas, il vont se trouver maintenant à deux, ils ont déjà inscrit trois. Moi, je ne sais pas demain qui va rester tout seul pour préparer la paix ? Voyez-vous, lorsque je parlais de l’Institut des Peuples Noirs, j’aurais dû dire en répondant à cette question que nous avons tous fait la guerre et aujourd’hui, parce que certains se disent avoir été les premiers sur le terrain, ils se sont livrés à certains partages et se sont arrogés des droits pour partager l’Allemagne, pour partager le monde à notre insu et sans nous, comme si nous n’étions pas là-bas en train de nous battre. Chaque africain ici a dans sa famille un ancien combattant ou quelqu’un qui est resté là-bas à la guerre, chacun de nous ici. Mais aucun européen ne peut dire qu’il a dans sa famille au moins un qui est venu mourir en Afrique pour les Africains. René CAILLÍE, FAIDHERBE, MONTEUIL, BRAZZA, tous ces gens, c’est bien, mais ne présentent pas l’ensemble de la population. Alors je pense que pour parler de la paix, on devrait donner à nous autres, qui voulons sincèrement la paix, et qui n’avons d’autres solutions que de faire la paix, c’est à nous qu’on devrait laisser le soin d’en parler ; Entre des gens qui sont aussi armés, les américains et les soviétiques comment peut-on parler de la paix ? Ils sont en train de parler de la guerre des étoiles, l’on a même pas fini la guerre des grottes ;

C’est pas possible. Il faut donc qu’ils nous laissent le soin de parler de la paix et nous nous savons ce que c’est que la paix parce que lorsqu’on envahit un petit pays, et bien tous les petits clans, lorsque l’île de GRENADE a été envahi tous les petits pays ont tremblé. En tout cas, nous ici, nous avons tremblé. Nous savons ce que c’est que la paix. Mais les grands ils sont à l’abri de cela. Donc, c’est assez triste que l’on parle de la paix alors qu’on construit des armes et des armes encore. Intervention du commentateur pour remercier les journalistes.

Pt SANKARA    A mon tour, je voudrais remercier toute cette jeunesse qui est là, qui est venue de différents pays africains. Pour certains, c’est la première fois qu’ils viennent ici à Ouagadougou, qu’ils viennent au Burkina Faso. Pour beaucoup d’entre eux, presque tous, c’est la première fois qu’ils viennent au Burkina Faso depuis la révolution et c’est pour eux l’occasion de voir, de constater ce qu’est le Burkina Faso. On a tellement dit sur ce pays, on a tellement raconté sur ce que nous faisons ici qu’il faut voir le Burkina Faso. Cela vaut la peine. Ne serait-ce que pour démentir ce qui est dit ailleurs mais en même temps je me réjouis qu’autour de la jeunesse africaine que nous constituons ici ensemble, il y ait des non africains qui soient là. Il y a des américains, des chinois, des coréens, il y a des français, des allemands, des soviétiques, enfin ils sont tous là, voyez, ils sont avec nous, et je suis persuadé qu’ils sont tous contents, n’est-ce pas Messieurs les ambassadeurs. Bien, alors je veux dire par là qu’on nous laisse faire, qu’on laisse la jeunesse africaine faire, elle va unir tous les peuples.

Je remercie tous ceux qui se sont produits à l’occasion de ces journées de solidarité, les sportifs, les artistes etc. Ils ont tous mérité, les buts qui ont été marqués n’ont pas été marqués contre telle ou telle équipe, ces buts ont été marqués contre tous ceux qui veulent diviser l’Afrique. Faites la somme des buts et vous verrez qu’il y a eu beaucoup de buts contre les ennemis de l’Afrique et demain il y aura encore des buts. Les coups de poing que les boxeurs se sont donnés, ces coups de poing-là c’est contre les ennemis de l’Afrique. Lorsque les “Amazones” de Guinée égrenaient les notes de guitare, c’était pour encourager la marche contre les ennemis de l’Afrique, lorsque les petites Gibode faisaient leur prestation brillante, c’était pour inviter tous les jeunes africains à se lever contre les ennemis de l’Afrique. Et c’est pourquoi lorsque les africains se mettent debout les ennemis de l’Afrique tremblent. Les ennemis de l’Afrique, ils sont en Afrique aussi, il y a des ennemis de l’Afrique qui ont la peau noire comme vous et moi, n’accusons pas seulement les blancs, ils ne sont pas seuls responsables de nos problèmes, il y a aussi tous les noirs, il faut les démasquer. Il y a des noirs qui n’ont que du cirage sur la peau. Dès que la pluie de la vérité tombe, ce cirage s’en va et révèle une couleur qui n’est pas le noir, qui n’est pas le blanc qui n’est pas le jaune, qui n’est pas le rouge. Mais vous connaissez cette couleur-là. Alors, je souhaite à tous bon retour dans vos pays respectifs, bon retour auprès de vos jeunesses, je vous demande à tous de porter le message de la CEAO. J’ai bien entendu ce que votre représentant a dit tout à l’heure et je veillerai de toutes mes forces auprès des autres chefs d’État de la CEAO afin que soient institutionnalisées de telles rencontres, tout en allant vers l’amé­lioration, tout en faisant en sorte que la CEAO soit rendue effec­tivement à son propriétaire universel et unique à savoir : le peuple qui constitue le peuple de la CEAO. Je vous remercie.

Source : Retranscription issue des archives diplomatiques, bordereau 359/DAM du 12 décembre 1985

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    janvier 15, 2020

    Conférence de presse du PF lors des journées de solidarité des jeunesses de la CEAO 6 décembre 1985

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Notre peuple saura se défendre pour consolider sa révolution. Discours de Thomas Sankara.10 septembre 1985 https://www.thomassankara.net/notre-peuple-saura-se-defendre-pour-consolider-sa-revolution-discours-de-thomas-sankara-10-septembre-1985/?utm_source=rss&utm_medium=rss&utm_campaign=notre-peuple-saura-se-defendre-pour-consolider-sa-revolution-discours-de-thomas-sankara-10-septembre-1985 https://www.thomassankara.net/notre-peuple-saura-se-defendre-pour-consolider-sa-revolution-discours-de-thomas-sankara-10-septembre-1985/#respond Wed, 27 May 2020 10:32:22 +0000 http://www.thomassankara.net/?p=242522 Nous avions reçu une première version de ce discours, que nous avait confiée Dadoua Coulibaly. Aujourd’hui membre de l’équipe du site, il avait lui-même pris l’initiative de se rendre à Sidwaya consulter les archives du journal où il avait trouvé ce discours ainsi que plusieurs autres. Nous avons reçu récemment une version audio de ce […]

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Nous avions reçu une première version de ce discours, que nous avait confiée Dadoua Coulibaly. Aujourd’hui membre de l’équipe du site, il avait lui-même pris l’initiative de se rendre à Sidwaya consulter les archives du journal où il avait trouvé ce discours ainsi que plusieurs autres.

Nous avons reçu récemment une version audio de ce discours envoyé par le journaliste suisse Christophe Koessler, parmi d’autres documents qui lui avaient été confiés lors d’un séjour au Burkina. Ces documents étaient sous forme de cassette audio. Nous avons du les transformer en fichier mp3. Il a ensuite fallu les retranscrire, ce qui a été fait par Cléophas Zerbo. Achille Zango a vérifié et corrigé la retranscription discours, Tous les 2 sont membres du l’équipe du site thomassankara.net. Cette version, issue d’un enregistrement audio est donc fidèle au discours prononcé.

L’équipe du site.


Thomas Sankara est de retour d’un sommet du Conseil de l’Entente. Créé en 1955, Le Conseil de l’Entente regroupe outre la Haute- Volta, la Côte-d’Ivoire, le Niger, le Bénin et le Togo, Il s’était donné alors comme objectif historique d’empêcher et de briser toute forme fédérative de regroupement notamment la Fédération du Mali, alors qu’Houphouët Boigny n’a accepté que contraint l’indépendance; préférant jusque là défendre l’idée d’une Union française, afin d’éviter une indépendance réelle.

Cette réunion du Conseil de l’Entente a été convoquée à la suite d’explosions au Togo et au Niger pour évoquer les questions de Sécurité. Thomas Sankara s’exprime dès son arrivée à l’aéroport dans un ton plus mesuré que lors du meeting qui se tiendra le lendemain. Il s’est senti indexé lors de cette réunion par les dirigeants des autres pays. Il revient ici sur les attaques dont sont l’objet les pays révolutionnaires ou les noirs d’Afrique du Sud, et rappelle dans quelles conditions est assurée la sécurité. 

A propos de ses incidents au Togo, il y a bien eu une attaque d’opposants togolais à partir du Ghana et qu’elle a échoué. Le Burkina a été accusé d’y avoir participé. Selon une interview que j’ai réalisée d’Etienne Zongo, l’aide de camp de Thomas Sankara, en août 2000, il explique que les opposants togolais sont bien venus au Burkina demander de l’aide. Thomas Sankara a désigné Blaise Compaoré pour gérer cette question. Etienne Zongo ne nie pas l’implication du Burkina. Il explique que certes, Thomas Sankara aurait bien aimé, que Eyadema s’en aille, mais qu’au départ, il s’agissait de les aider s’organiser et à faciliter leur unification. Etienne Zongo affirme que ni lui, ni Thomas Sankara n’ont été informés de la suite des évènements, ni de la préparation d’une attaque. Mais il soupçonne Blaise Compaoré d’avoir participé à l’organisation de cette attaque.

Etienne Zongo est aujourd’hui décédé. Cette épisode n’est plus guère évoqué. Son témoignage doit bien sur être consolidé et confronté avec d’autres personnes vivantes aujourd’hui.

Bruno Jaffré


Notre peuple saura se défendre pour consolider sa révolution. Discours de Thomas Sankara du 10 septembre 1985, prononcer à l’aéroport à son retour d’un sommet du Conseil de l’Entente.


Camarades militantes et militants,

Je me réjouis de voir que notre peuple sait se mettre debout,

Je me réjouis de savoir que notre peuple reste mobilisé,

Je me réjouis de savoir que notre peuple reste un de ceux-là qui savent faire trembler l’impérialisme ses valets locaux,

En effet j’aurais pu me dérober derrière les prétendus secrets de délibérations pour éviter d’avoir à vous livrer certaines informations ce soir, mais l’exigence du peuple, sa mobilisation, sa détermination n’autorisent pas de tels comportements.

[Applaudissements]

Aussi je me sens dans l’obligation de vous répondre accomplissant ainsi un devoir militant, un devoir révolutionnaire.

Nous revenons de Yamoussoukro où j’ai conduit la délégation burkinabè à un sommet du conseil de l’entente, à ce sommet il a été question de sécurité. Nous nous y sommes rendus simplement parce que nous estimons que membre du Conseil de l’entente, élément de la sous-région nous ne pouvions nous soustraire à la question touchant la sécurité car le Burkina Faso en tout premier lieu sait ce que c’est que la sécurité et accourt et applaudi lorsque des solutions sont à rechercher pour que chacun puisse vivre en paix pour que les peuples qui nous entourent et nous-mêmes puissions vivre en paix. Nous avons été attaqués, nous avons été agressés, nous avons été menacés nous avons été dénigrés et tout cela touche à notre sécurité tout cela touche à la sécurité de la révolution au Burkina Faso.

Nous avions donc un mot à dire et ce que l’on a dire, on doit avoir le courage de le dire haut et fort.

Il a été question de la sécurité suite aux derniers événements survenus au Togo à Lomé précisément. Les radiodiffusions nous apprennent que dans la capitale togolaise des explosions successives ont troublé la quiétude du vaillant peuple togolais. Ces explosions, nous n’en connaissons ni l’origine ni les auteurs. Des explications nous ont été données, des descriptions ont été faites. Le peuple burkinabè est solidaire du peuple togolais, solidaire du peuple togolais dans le bonheur mais surtout dans le malheur et nous apportions donc un témoignage au président la république togolaise afin qu’il puisse transmettre ce témoignage là au peuple togolais, en même temps nous apportions un témoignage aux autres peuples du Conseil de l’entente pour que aujourd’hui et demain ces peuples sachent qu’ils peuvent compter tout temps en tout temps et en tout lieu sur le peuple du Burkina Faso.

[Applaudissements]

Mais vous comprendrez que ce soutien que nous apportons au peuple togolais ne nous permet pas, nous autorise pas à nous immiscer dans les affaires intérieures du Togo. Aussi avons-nous estimé que si ces explosions étaient le fait d’opposants togolais contre le régime togolais cela ne pouvait qu’être l’affaire des seuls togolais. Par contre si ces explosions impliquaient une tierce partie, un autre État un autre peuple et bien que l’on dise clairement le nom de ce peuple, le nom de ce pays afin que nous Burkinabè nous puissions également nous prononcer clairement. Nous avons été plusieurs fois menacés, il y a eu des explosions, certains de nos camarades sont tombés. Jamais une larme n’a été écrasée pour pleurer nos morts jamais l’on ne s’est indigné contre ces agressions nombreuses multiformes dirigées contre notre peuple. Jamais le Conseil de l’entente n’a cru devoir convoquer un sommet pour nous soutenir ne serait-ce que moralement et cela aussi nous avons tenu à le dire.

C’est pourquoi lorsque dans le communiqué après la critique que nous avons formulé il a été question de faire figurer le Burkina Faso nous avons dit non. Nous ne sommes pas venus nombreux à Yamoussoukro pour demander que l’on pleure à retardement.

[Applaudissements]

Nous estimons que notre peuple saura se défendre parce qu’il a toujours su se défendre et parce que, pour consolider sa révolution, il doit se défendre. Nous avons donc refusé purement et simplement que l’on fasse figurer le Burkina Faso dans la liste de ceux qui ont été éprouvés. Nous estimons que le Conseil de l’entente, le sommet du Conseil de l’entente ne saurait être un avis et communiqué de nos joies et nos peines où l’on reprend [Applaudissements], où l’on le prend donc tous les malheurs survenus çà et là. Du reste s’il fallait le faire ce serait chaque semaine que le Conseil de l’entente aurait dû se réunir sur le cas du Burkina Faso, nous n’en voulions pas et il n’a donc pas été question du Burkina Faso dans cette liste.

Et bien lorsque les chefs d’État se réunissent, lorsque nous sommes appelés à prendre des décisions à nous prononcer sur des projets comme cet accord tel qu’il figure dans le communiqué final et bien nous estimons que, il y à réfléchir à deux fois avant de se prononcer. Nous avons des opposants, il existe des opposants parce qu’il existe des hommes, des régimes des pouvoirs pour les nourrir pour les engraisser et à quoi servirait de signer des documents des papiers si la volonté de mettre fin à l’activité nocive de ses opposants là n’est pas une volonté sincère, à quoi servirait pour le Burkinabè de clamer haut et fort que nous nous prononçons en accord avec les autres États contre la déstabilisation lorsque nous savons qu’à tout moment la déstabilisation pèse sur nos têtes.

Des Burkinabè sont victimes d’exactions ils sont humiliés ils sont bafoués. Notre régime est insulté. Chaque jour aussi des complots se trament et l’on essaie d’infiltrer dans notre pays, qui des mercenaires, qui des apatrides pour retrouver, pour nouer un pacte avec la réaction locale les contre-révolutionnaires que nous n’avons pas fini de démasquer. Tout cela afin de provoquer par le feux et par le sang la désolation dans un pays qui a choisi de vivre libre.

Nous ne pouvions pas souscrire à de tels engagements. Le jour où des accords sincères seront signés, le Burkina Faso sera au rendez-vous. Mais tant qu’il s’agira de paroles creuses tant qu’il s’agira de parler, d’écrire tout en continuant de nourrir dans l’arrière-cour ces hyènes qui vont être largués contre nous et bien nous disons non. [Applaudissements]

L’on nous a donné des informations sur les Ghanéens donc la presse disait qu’ils étaient victimes de sévices en Côte d’Ivoire à Abidjan principalement. Il semble selon les informations du président ivoirien qu’il n’en est rien. Dans tous les cas nous affirmons que la sécurité du Ghana est la sécurité du Burkina. Dans tous les cas nous affirmons que ce qui touche aux Ghanéens touche aux Burkinabè. Et nous attendrons la décision et la réaction appropriée des autorités ghanéennes, cette réaction donnera simplement le ton et le peuple burkinabè sera fidèle, sera fidèle à ses engagements, nous respecterons notre parole.

[Applaudissements]

Peut-on se croire maintenant en sécurité après une telle réunion?

Alors la vigilance doit être de rigueur. Nous devons redoubler de vigilance, les sommets ne suffiront jamais à créer la sécurité tant que nous entretiendrons des opposants, ils sont là-bas en Côte d’Ivoire, nombreux, très nombreux. Nous n’avons pas besoin d’un accord pour qu’ils soient extradés de Côte d’Ivoire, nous n’avons pas besoin d’attendre un accord ou un sommet pour que, si la volonté est de mettre fin à l’insécurité, pour que nos opposants soient condamnés là où ils sont. Il a bien fallu quelqu’un pour les accueillir.

Aussi nous lançons cet avertissement ceux qui nourrissent contre nous des opposants, ceux qui arment contre nous des contre-révolutionnaires. Non seulement ils perdent leur temps ce qui n’est qu’un minimum, mais aussi, mais aussi et surtout ils prennent un risque très grave, parce que tant que l’on est pas sûr s’être suffisamment armé, de s’être suffisamment paré il ne faut point déranger la ruche.

J’ai dit que nous vivons une situation particulièrement difficile pour ce qui nous concerne c’est pourquoi nous sommes d’accord avec tout le monde lorsqu’il s’agit de sécurité lorsqu’il s’agit de paix. Nous sommes conscients nous aussi que ces éléments-là sont des éléments fondamentaux essentiels pour tout développement. Et c’est le lieu de féliciter nos services qui, chaque jour dans le silence contribuent à déjouer des complots venus de très loin parfois contre le Burkina Faso. Qu’il s’agisse des services du haut commandement, qu’il s’agisse de la gendarmerie, de la direction générale de la sureté, qu’il s’agisse des CDR partout disséminés à travers le territoire et même hors des territoires. Ils ont tous contribué d’une façon ou d’une autre à nous protéger à nous mettre à l’abri. Nous n’avons pas encore dit notre dernier mot sur ces complots dont nous parlerons un jour sur leurs auteurs, surtout sur ceux qui les nourrissent sur ce qui les entretiennent. Nous exposerons le matériel que nous avons saisi, nous exposerons, nous ferons parler les hommes que nous avons arrêtés ce jour-là. Le monde entier saura, ce jour-là, le monde entier saura que le Burkina Faso a réellement été menacé qu’il continue d’être menacé.

[Applaudissements].

Ce jour-là le monde entier saura que lorsqu’il y a eu un débarquement au Bénin en 1977 ce n’était point le fait d’un hasard. Lorsque l’île de Grenade a été saccagé, ce n’était point le fait d’un hasard. Lorsqu’au Nicaragua ils sont menacé chaque jour, ce n’est point le fait d’un hasard. Ce n’est point le fait aussi d’un hasard si en Afrique du sud d’autres hommes sont bafoués dans leur dignité c’est parce qu’ils veulent vivre libres.

[Applaudissements]

Et c’est pourquoi, par déduction, nous savons aussi que même, si cet aéroport où nous sommes, l’on pourra tenter de débarquer, mais alors l’on trouvera dressés des Burkinabè, des révolutionnaires, des hommes dignes. Je voudrais aussi remercier tous ceux qui sans être burkinabè de naissance le sont dans le cœur parce qu’ils ont choisi notre cause, parce que à travers le monde, ils nous font profiter de leur soutien, ils nous font profiter des facilités des informations précieuses qu’ils arrivent à détenir. Ils sont nombreux à aimer le Burkina parce qu’ils souhaitent aussi que ce vent de justice, d’indépendance et de dignité qui souffle sur notre pays puisse un jour souffler sur tous les pays et au profit de tous les peuples.

Et c’est parce que nous aimons tous les peuples, c’est parce que nous aimons notre peuple, c’est parce que nous aimons les peuples de Côte d’Ivoire, du Ghana, du Togo, du Bénin du Niger du Mali ces peuples qui nous entourent en tout premier lieu c’est parce que nous les aimons que nous disons oui pour la sécurité, c’est parce que nous les aimons que nous prenons la résolution de combattre tous ceux qui veulent s’opposer à ces peuples là, mais que l’on ne confonde jamais le peuple et autre chose. [Applaudissements]

Je remercie d’être venus nous accueillir,

Je vous remercie d’être venu exprimer la voix du peuple burkinabè,

Je vous remercie d’avoir démontré que lorsque nous parlons nous ne parlons pas à notre nom personnel mais au nom d’un peuple qui sait ce qu’il veut et qui a décidé de ne plus subir, un peuple qui a décidé d’être au courant de tout et d’assumer le pouvoir populaire, un peuple qui veut que partout où nous parlons, nous fassions état de ses objectifs, de son combat, de sa lutte quotidienne,

Je vous remercie d’avoir donné cette belle leçon à ceux qui ne peuvent parler que dans le secret de leurs murs,

La patrie ou la mort, nous vaincrons !!

Je vous remercie camarades !!

[Applaudissements]

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Thomas Sankara, nouveau premier ministre commente deux décisions : sur l’immigration et l’ouverture des bars (audio et retranscription) https://www.thomassankara.net/thomas-sankara-nouveau-premier-ministre-commente-deux-decisions-sur-limmigration-et-louverture-des-bars/?utm_source=rss&utm_medium=rss&utm_campaign=thomas-sankara-nouveau-premier-ministre-commente-deux-decisions-sur-limmigration-et-louverture-des-bars https://www.thomassankara.net/thomas-sankara-nouveau-premier-ministre-commente-deux-decisions-sur-limmigration-et-louverture-des-bars/#respond Sun, 12 Apr 2020 09:09:56 +0000 http://www.thomassankara.net/?p=242148 Cet extrait de conférence de presse, totalement inédit jusqu’ici, nous a été envoyé par le journaliste suisse Christophe Koessler, parmi d’autres documents qui lui avaient été confiés lors d’un séjour au Burkina. Nous lui adressons ici nos très chaleureux remerciements au nom de l’équipe du site mais aussi pour tous ceux qui prendront connaissance de […]

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Cet extrait de conférence de presse, totalement inédit jusqu’ici, nous a été envoyé par le journaliste suisse Christophe Koessler, parmi d’autres documents qui lui avaient été confiés lors d’un séjour au Burkina. Nous lui adressons ici nos très chaleureux remerciements au nom de l’équipe du site mais aussi pour tous ceux qui prendront connaissance de ce document.

Ces documents nous sont parvenus sous forme de cassette audio. Nous avons du les transformer en fichier mp3. Il a ensuite fallu les retranscrire, ce qui a été fait par Cléophas Zerbo. Patrice Akiam a vérifié et corrigé la retranscription du discours, tous 2 membres du l’équipe du site thomassankara.net.

Rappelons que Thomas Sankara a été nommé Premier ministre le 11 janvier 1983, à la suite de débats internes au CSP, puis écarté le 17 mai 1983. Cette conférence de presse se tient donc début janvier 1983 juste après a prise de fonction.

Vous trouverez ici le son et la retranscription.

La rédaction du site. (avril 2020)


1ère rencontre de Thomas Sankara avec la presse alors qu’il vient d’être nommé premier ministre, fichier audio.


Nous avons tenu ce matin notre premier conseil de cabinet autour de deux points : le premier point portait sur l’ordonnance CMRPN qui réglementait l’immigration. Le deuxième point portait sur les décrets CMRPN qui réglementait les heures d’ouverture et vente des bars et autres débits de boissons. C’est autour de ces deux points que nous avons discuté et nous sommes arrivés à des conclusions très importantes qui viennent d’être prise par le chef de l’état le médecin commandant Jean-Baptiste OUEDRAOGO.

Monsieur le premier ministre peut-on savoir exactement quelle est la nature de ces décisions importantes ?

Ces décisions importantes ; première décision nous avons décidé purement et simplement de
rapporter l’ordonnance CMRPN qui avait réglementé l’immigration des voltaïques à l’étranger. Les raisons sont fort simples, nous estimons que cette ordonnance qui avait été prise à la suite d’un sentiment louable, à la suite aussi d’événements dont nous nous souvenons encore, cette ordonnance en réalité n’avait pas de portée et n’était pas efficace. En effet, elle ne frappait qu’une partie de la population.

Par contre, une autre partie les fonctionnaires et autres pouvaient se permettre d’aller à l’étranger sans laissez-passer, ou quand bien même le laisser-passer leur était exigé, ils trouvaient des facilités pour se les procurer. Par contre, les autres notamment les paysans devaient passer par un certain nombre d’entremetteurs, un certain nombre de difficultés qui leur étaient opposés pour obtenir ces fameux laisser-passer et on sait que ce n’est pas toujours l’administration qui en a bénéficié c’est, bien plus, les circuits parallèles qui se sont improvisés en bureaux spéciaux pour la délivrance des laissez-passer. Donc, pour le premier point nous avons purement et simplement rapporté l’ordonnance ; et nous espérons que du même coup ceux qui étaient obligés de lutter d’une façon clandestine pour leur immigration pourront le faire d’une manière normale. Du reste, nous savons aussi que cette ordonnance n’avait pas empêché, n’avait pas ralenti l’émigration des voltaïques à l’étranger, bien au contraire.

Monsieur le premier ministre on peut surtout se poser la question de savoir quelles sont les
motivations profondes qui vous ont amené à lever les mesures interdisant l’ouverture des bars et autres débits de boisson pendant les heures ouvrables ?

Oui c’est le deuxième point ; là aussi nous avons estimé que l’État devait prendre ses responsabilités et franchement. Quand ce décret avait été pris en son temps, il avait eu pour but, pour objectif de lutter contre l’absentéisme au niveau de la fonction publique, intention là aussi louable, mais en réalité que c’était le passé : il sait créer les débits des points de vente clandestins dont le nom rappelle une de ces émissions que vous aviez à la télévision je veux parler des maquis. On n’a donc pas pu lutter contre l’absentéisme des fonctionnaires, au contraire on a frappé des commerçants qui s’étaient acquittés de leurs taxes diverses, de leurs patentes diverses, et s’étaient inscrits au registre du commerce ou en tout cas à exercer de manière réglementaire de manière légale cette profession qui consistait à tenir des débits de boisson, des bars. Ceux-là ont été pénalisés.

Deuxièmement, on a pénalisé également tous ceux qui sans être fonctionnaires, avaient besoin de temps en temps, à des heures de service, avaient besoin d’aller à ces points de vente là se désaltérer, consommer, les touristes ou des voltaïques même. On a également pénalisé les fonctionnaires en congé. Enfin et troisièmement, nous avons estimé que ce décret traduisait l’incapacité de l’état à exercer son autorité sur ses agents ; plutôt que de frapper les agents fautifs coupables, on est allé frapper ceux qui tiennent ces débits de boissons qui ne sont pas en fait les coupables.

Dorénavant, ça ne sera plus ceux-là qui seront attaqués, ça sera surtout nos agents nos fonctionnaires qui seront soumis à une réglementation nouvelle que le président de la commission de contrôle du CSP, fera circuler au niveau de tous les ministères. Mais j’ai pu vous donner quelques détails sur cette décision que le président de la commission de contrôle va faire circuler incessamment. Il s’agit de permettre l’ouverture des bars en tout temps sauf bien sûr, aux heures actuellement interdites je veux parler du couvre-feu. Aux heures de couvre-feu, ce ne sera pas seulement les bars qui seront interdits même toute autre activité sur la place publique.

Ces mesures à venir vont permettent à des brigades de contrôle, des brigades de militaires de gendarmes, de policiers CRS, de patrouiller à travers les villes, et puis d’identifier tous les clients des bars aux heures de service. Et si d’aventure un fonctionnaire était pris, il sera bien obligé d’aller s’expliquer auprès de la commission de contrôle ; et là, s’il est en congé naturellement, la commission s’excusera de l’avoir importuné dans ses activités de bars ; mais s’il se trouve qu’il n’est pas en congé, ce fonctionnaire, à la première rafle, recevra un avertissement et publication à la radiodiffusion nationale. A la deuxième rafle, un blâme, une inscription dans ses dossiers. En cas de récidive à la troisième rafle il sera purement et simplement licencié, parce que nous estimons qu’il ne faut pas confondre les bureaux, il ne faut pas confondre les lieux de travail. Bien sûr il y a certaines dispositions qui permettent que leurs supérieurs, seront eux aussi tenus pour responsables s’ils laissaient s’absenter des agents placés sous leur autorité sans autorisation d’une part, et d’autre part sans sanction. Cela sera compris par nous comme étant de la complaisance, de la complicité, de la négligence ou du sabotage ; donc là aussi il y aura sanction. Mais nous espérons que les fonctionnaires les agents de l’État seront à leur poste de travail et pourront trouver le repos mérité là où iront le chercher mais seulement après les heures de service.

Une précision monsieur le premier ministre pour compter de quand ces deux mesures dont vous venez de parler vont-elles prendre effet ?

Ces deux mesures sont valables, si donc vous voulez aller à l’étranger si vous êtes en règle avec votre service allez-y, le laissez-passer ne sera pas exigée, et si vous êtes en congé vous  êtes autorisés au bar, si c’est ouvert.

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Ne pas se laisser entraîner dans des combats inutiles – 3 Janvier 1986 https://www.thomassankara.net/ne-pas-se-laisser-entrainer-dans-des-combats-inutiles-3-janvier-1986/?utm_source=rss&utm_medium=rss&utm_campaign=ne-pas-se-laisser-entrainer-dans-des-combats-inutiles-3-janvier-1986 https://www.thomassankara.net/ne-pas-se-laisser-entrainer-dans-des-combats-inutiles-3-janvier-1986/#comments Mon, 23 Mar 2020 09:18:10 +0000 http://thomassankara.net/wp2016/ne-pas-se-laisser-entrainer-dans-des-combats-inutiles-3-janvier-1986/ Nous vous présentons une nouvelle version de ce discours prononcé au lendemain de la guerre avec le Mali dite la “guerre de Noël” le 3 janvier 1986. Fin 1985, la guerre éclate avec le Mali. Un litige frontalier oppose les deux pays pour une bande de terre désertique longue de 160 kilomètres, large de 30, […]

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Nous vous présentons une nouvelle version de ce discours prononcé au lendemain de la guerre avec le Mali dite la “guerre de Noël” le 3 janvier 1986.

Fin 1985, la guerre éclate avec le Mali. Un litige frontalier oppose les deux pays pour une bande de terre désertique longue de 160 kilomètres, large de 30, située au nord du pays. Ce litige avait déjà entraîné les deux pays dans la guerre en 1974.

Au sortir d’une guerre, Thomas Sankara se lance dans un discours aux accents résolument pacifistes. Puis il lance un appel aux Burkinabè de l’extérieur pour qu’ils rentrent contribuer à la révolution, annonce la libération de prisonniers et déclare désormais interdits la mendicité et la prostitution. Un discours bilan des années passées et posant les bases des tâches encore à accomplir. Un des plus importants donc longtemps tronqué d’une très grande partie.

Ce qui ne manquera pas d’entraîner des critiques acerbes par nombre de Burkinabè. Quelques initiatives furent prises pour organiser leur reconversion, mais la tâche était bien rude dans un pays qui comptait tant de chômeurs. Pour Sankara, la révolution ne peut laisser de côté les victimes de ce qu’il considère comme la négation de la dignité humaine. Il envoya même
son salut à un congrès mondial des prostituées.

La version publiée auparavant,le 6 septembre 2005 sur notre site et dans les différents ouvrages de discours, “Thomas Sankara : osez inventer l’avenir chez l’Harmattan et “Thomas Sankara parle” aux éditions Pathfinder) était quelque peu différente (vous pourrez en consulter le début dans ce même article après cette nouvelle version). Elle était issue des premiers recueils de discours. On remarquera (voir la première version en dessous), des différences, ou des omissions importantes et notamment qu’il manquait la plus grande partie qui se trouvait à la fin.

Ce discours nous a été envoyée  par le journaliste suisse Christophe Koessler, parmi d’autres documents qui lui avaient été confiés lors d’un séjour au Burkina. Nous lui adressons ici nos très chaleureux remerciements au nom de l’équipe du site mais aussi pour tous ceux qui prendront connaissance de ce document.

Ces documents nous sont parvenus sous forme de cassette audio. Nous avons du les transformer en fichier mp3. Il a ensuite fallu les retranscrire, ce qui a été fait par Cléophas Zerbo. Amado Gérard Kaboré a vérifié et corrigé la retranscription du discours, tous 2 membres du l’équipe du site thomassankara.net.

Bruno Jaffré 21 mars 2020


ÉCOUTEZ LA VERSION AUDIO (cliquez sur la flèche ci-dessous à gauche)


Version intégrale issue d’une retranscription d’une cassette magnétique reçue en 2019.

Camarades militantes et militants de la Révolution démocratique et populaire ;
Voilà 365 jours, qu’ensemble nous avons construit.
365 jours, ensemble nous avons peiné pour bâtir.
365 jours ensemble, nous avons défié l’impérialisme, ses valets locaux et nous avons gagné.
[Applaudissements de la foule]
Des victoires, nous les avons remportés sur le terrain du social, de l’économique et du politique. En particulier, nous avons construit des barrages, des dispensaires, des écoles, des ponts, des routes, des maisons. Nous avons rendu les burkinabè un peu plus heureux.
Ensemble, nous avions fait de grandes et belles choses. Nous avons fait le PPD.
Mais ensemble, nous avons conçus le plan quinquennal et nous sommes en train de mettre la dernière main à cette œuvre gigantesque.
Nous aurons l’occasion de revenir sur le PPD, son bilan, ses leçons et nous aurons l’occasion de revenir sur le plan quinquennal, ses perspectives, ses espoirs et son défi.
Sur le plan politique, nous avons consolidé la valeur organisationnelle de la RDP.
Sur le plan politique, nous avons affirmé notre marche en avant.
Sur le plan politique, nous avons inscrit notre révolution parmi les plus grandes et les plus nobles de cette planète.
[Applaudissements de la foule]
Et puis l’année a tiré vers sa fin. C’était le 25 décembre 1985; nos populations ont été bombardées. Elles ont été bombardées par des avions, elles ont été blessées, elles ont été tuées par des chars, par des militaires venus de l’autre côté. Nous avons riposté.
Face à la supériorité matérielle, face à l’abondance des moyens, ensemble nous avons opposé la détermination politique et révolutionnaire.
[Applaudissements de la foule]
Ensemble, nous avons libéré le génie créateur et les grands stratèges ont inscrit dans les pages de l’histoire militaire africaine des hauts-faits de guerre.
[Applaudissements de la foule]
C’est ainsi que nous avons protégé notre peuple. Nous l’avons protégé parce que nous avons été agressés. Nous l’avons protégé parce que nous lui devons jour et nuit, la liberté et la quiétude. Nous l’avons protégé, obéissant ainsi à un devoir révolutionnaire.
La guerre n’est rien d’autre que la continuation de la politique. La politique a continué et elle s’est transformée en guerre. Notre politique a continué et elle s’est transformée en défense populaire généralisée.
[Applaudissements de la foule]
Ainsi, deux politiques se sont affrontées, une politique a triomphé.
[Applaudissements de la foule]
Mais camarades, je voudrais qu’en ce jour de 3 janvier 1986, nous pensions à tous ceux qui sont tombés sur le champ d’honneur, Maliens et Burkinabè. A tous ceux qui ont été blessés, à toutes ces familles éplorées, à tous ces deux peuples et les autres peuples d’Afrique et d’ailleurs qui ont été profondément marqués par ces affrontements, ces affrontements douloureux.
Je voudrais que chacun de nous fasse l’effort de dominer le sentiment de haine. Que chacun de nous fasse l’effort de dominer le sentiment de rejet et d’hostilité envers le peuple malien.
Je voudrais que chacun de nous gagne la victoire la plus importante à savoir: tuer en lui les germes de l’hostilité, les germes de l’inimitié vis-à-vis de qui que ce soit.
[Applaudissements de la foule]
Nous avons une victoire importante à gagner: il s’agit de semer dans nos cœurs les germes de l’amitié, l’amitié vraie, l’amitié qui résiste même aux assauts meurtriers des canons, des avions et des chars.
Cette amitié-là, elle ne se construit que sur la base révolutionnaire, de l’amour sincère envers les autres peuples. Et cela, je vous sais capables, je vous sais capables d’aimer le peuple malien et de le démontrer.
[Applaudissements de la foule]
Nous le démontrerons.
Les frères du Mali nous ont dit dans leur discours qu’ils étaient pour l’ouverture; nous répondons d’abord oui. Nous aussi nous sommes pour l’ouverture. Mais nous allons ajouter à la parole l’acte. Et c’est pourquoi je voudrais vous demander camarades, de comprendre qu’entre le peuple malien et burkinabè il n’y a jamais eu que l’amitié, il n’a eu que l’amour.
Camarades ! Êtes-vous oui ou non pour l’amitié entre nos deux peuples ?
[Cris de  « Oui !»]
Êtes-vous oui ou non pour l’amitié entre nos deux peuples ?
[Cris de  « Oui !»]
Oui ou non pour l’amitié entre nos deux peuples ?
[Cris de  « Oui !»]
Alors, les masses populaires ont parlé. Les masses populaires dépositaires du pouvoir au Burkina Faso ont parlé. Et c’est en leur nom que je dis à la face du monde entier qu’il n’y a plus jamais de prisonniers maliens au Burkina Faso.
[Applaudissements de la foule]
Ces militaires maliens, ces militaires maliens qui sont là ne sont plus des prisonniers. Ce sont nos frères. Ils doivent rentrer à Bamako en toute liberté, quand et comme ils voudront.
[Applaudissements de la foule]
Nous ne nous sommes pas battus pour faire des prisonniers. Nous-nous sommes battus pour repousser l’ennemi. Nous l’avons repoussé, et tout Malien au Burkina Faso est un frère. Ainsi donc, les Maliens qui sont là sont nos frères. A partir d’aujourd’hui, les dispositions seront prises pour qu’ils vivent en toute liberté et qu’ils savourent la joie de la liberté révolutionnaire au Burkina Faso, à Ouagadougou en particulier.
[Applaudissements de la foule]
Que leurs parents au Mali qui nous écoutent sachent qu’ils peuvent venir les chercher, comme ils peuvent les attendre à l’aéroport de Bamako.
[Applaudissements de la foule]
Camarades, évitons de nous laisser divertir ; évitons de nous laisser entraîner dans des combats qui ne sont pas les combats du peuple ; évitons de nous laisser entraîner dans des préoccupations qui ne sont pas des préoccupations du peuple ; évitons de nous laisser entrainer dans la course folle à l’affrontement et au surarmement.
Nous savons que la tentation sera grande dans les esprits de rechercher coûte que coûte des arsenaux militaires, justifiant ainsi des actions bellicistes et trouvant par là aussi le prétexte facile et commode de rançonner les masses populaires. Il n’en sera pas ainsi au Burkina Faso.
Les média occidentaux, la presse impérialiste a souvent dit du Burkina Faso quil était un pays surarmé. Vous avez toujours entendu ou lu dans des journaux que notre pays a reçu des tonnes et des tonnes de matériel militaire.
Fort heureusement, c’est cette même presse qui s’est condamnée ; c’est cette même presse qui s’est déjugée lorsqu’elle a reconnu que le Burkina Faso était sous-équipé militairement.
[Applaudissements de la foule]
Ce n’est pas nous qui l’avons dit, ce sont eux qui l’ont écrit ce sont eux qui l’ont dit. C’est vrai, nous sommes sous-équipés, donc tous ce qu’ils avaient répandus comme propos sur notre compte n’étaient que dénigrements. Aujourd’hui ils sont face à leurs propres dénigrements, face à leurs propres mensonges.
Nous savons maintenant quels sont les pays qui sont surarmés. Nous savons maintenant quels sont les pays qui disposent de la ferraille militaire. Nous savons maintenant quels sont les pays qui imposent des sacrifices pour un développement social, économique, politique de leur peuple au lieu d’une militarisation à outrance.
[Applaudissements de la foule]
Ces événements de 6 jours ont permis au Burkina Faso de laver la honte. Ils ont permis au Burkina Faso de rétablir la vérité. Ils ont permis au monde entier de nous connaître sous notre vrai jour, et seuls ceux qui détestent la révolution et ils sont nombreux, continueront dans leurs manœuvres à vouloir semer la confusion. Des combats nous attendent et il nous faut les gagner.
C’est pourquoi je voudrais souhaiter à chacun, je voudrais souhaiter à tous pour cette année 1986 qui commence, le bonheur. Le bonheur conformément à ce que nous faisons, nous formulons comme intention. Le bonheur conformément aux efforts également que nous sommes disposés à engager.
Et c’est parce que je vous souhaite en tous une bonne et heureuse année, que je voudrais demander à chacun de se ressaisir et de considérer comme un épisode malheureux certes, mais plein d’enseignements ce qui vient de se passer.
[Applaudissements de la foule]
Et Je voudrais que nous analysions cela. Car nous, révolutionnaires, nous savons que chaque jour qui passe est un jour d’affrontement. Nous savons que depuis le jour où à cette même place, c’était le 26 mars 1983 où, nous avons proclamé que «lorsque le peuple se met debout, l’impérialisme tremble», depuis ce jour, nous sommes face à face: l’impérialisme d’un côté avec ses valets locaux et nous de l’autre.
[Applaudissements de la foule]
Mais je voudrais que pour 1986, nous acceptions des sacrifices ; des sacrifices pour faire du Burkina Faso une famille, une grande famille.
Je voudrais que chacun de nous se sente concerner par les problèmes de la société burkinabè. D’abord, le problème de la santé. La santé est l’affaire du peuple. La santé ne saurait être seulement l’affaire du malade. Nous sommes tous malades, malade de quelque chose.
Et il ne suffit pas de s’enfermer dans des bâtiments luxueux; Il ne suffit pas de s’enfermer dans une mentalité d’assuré pour se dire que l’on est à l’abri de la maladie.
La maladie même dans le quartier voisin peut vous atteindre.
Et c’est pourquoi les combats que nous avons déjà engagé, la vaccination commando, les PSP doivent être poursuivis et nous devons faire en sorte que tous ceux qui sont malades soient à la charge de toute la société.
Nous allons combattre la maladie mais nous allons la combattre avec les moyens de tout le peuple. Et ceux qui ne voudront pas se joindre à ce combat seront alors ceux qui se sont inscrits contre le peuple.
Il y a aussi le problème de l’éducation ; le problème de l’éducation de nos enfants. Le Burkina Faso doit combattre l’analphabétisme. A l’heure actuelle 18 % des enfants ; seulement 18% des enfants vont à l’école. Cela n’est pas normal.
Il s’agit aujourd’hui pour chacun de nous de faire en sorte que tous les enfants, tous les enfants du Burkina Faso aient accès à l’école.
Certes, la petite bourgeoisie affolée, la petite bourgeoisie agglutinée dans les centres urbains s’élèvera encore contre ce combat parce qu’elle ne veut pas supporter les sacrifices. Mais cette petite bourgeoisie, nous l’avons fini de l’identifier et nous savons qu’elle est contre le peuple.
L’école doit être bâtie par tous. L’école doit être l’affaire de tous et il y aura des écoles partout. 1986, nous devons construire des écoles ; beaucoup plus encore que nous l’avons fait en 84 et en 85.
Nous allons également lutter contre le chômage. Déjà des programmes importants sont élaborés et nous mettrons fin à ce fléau. Il n’est pas normal qu’il y ait encore au Burkina Faso des bras valides qui chôment.
Certes, beaucoup de nos camarades ; beaucoup de nos compatriotes ont été éduqués dans la mentalité petite bourgeoise et néocoloniale qui veut que l’on fasse des choix, des distinguo entre les emplois, entre les métiers. Il n’y a pas de sot métier !
Il faut qu’il y ait au Burkina Faso des emplois productifs et il y en aura et chacun sera confier à ces emplois. Mais principalement avant que nous revenions sur ces emplois, je voudrais surtout parler de deux points: la mendicité et la prostitution.
La mendicité parce qu’elle est un fléau, parce que les mendiants sont partout dans les rues, au bord des hôtels et au marché en train de nous agresser physiquement et moralement. Les mendiants sont là et sont la conséquence de la désorganisation sociale.
Les mendiants sont la conséquence d’une putréfaction sociale. Il faut y mettre fin. Certes, il faut également distinguer les mendiants qui sont contraints par une tare physique quelconque et les parasites.
Ces mendiants qui sont empêchés par un mal quelconque physique ou mental, nous les récupérerons, nous les organiserons et nous leur permettrons de vivre dignement, de gagner chaque jour leur vie et aussi d’être des hommes parmi les hommes et non plus d’être des demi-hommes parmi les hommes.
[Applaudissements de la foule]
Le Ministère de l’essor familial a reçu les consignes à la matière. Des directives sont données et les préparatifs vont bon train. Bientôt dans nos villes et dans nos campagnes, on verra plus jamais de mendiants. La révolution doit également résoudre ce problème et notre révolution résoudra ce problème.
[Applaudissements de la foule]
Tous ces mendiants qui trainent, tous ses mendiants qui sont dans la rue, ce sont nos frères; ce sont nos sœurs. Ce sont ceux que nous avons rejeté, ce sont ceux que nous avons rejeté par égoïsme. Et cet égoïsme nous allons le combattre en chacun de nous.
Il y a les parasites parmi les mendiants. Nous savons que beaucoup, se réfugiant derrière la religion tendent la main chaque jour pour manger. Or, aucune religion n’a encouragé la mendicité. Si les religions ont encouragé, ont célébré la modestie et l’humilité, elles n’ont jamais encouragé la modestie, c’est-à-dire le parasitisme.
Et principalement la religion musulmane qui, dans le système éducationnel entretient ses élèves qu’on appelle les garibous. La religion musulmane nulle part n’a prôné la mendicité. Au contraire, le prophète ne disait-il pas dans le coran: « Celui qui quémande n’est pas un mendiant et celui qui suit ma voie doit travailler pour gagner chaque jour sa pitance ». Il l’a dit, il a écrit et ce sont les mauvais musulmans qui ont lu à l’envers le Coran qui encouragent les garibous. (NDLR : les jeunes enfants qui sont envoyés par les marabouts pour mendier dans les rues)
[Applaudissements de la foule]
Ces mauvais musulmans exploitent les garibous. Ils les exploitent, ils les font travailler et ils contribuent à dégénérer la société. Ils contribuent à jeter devant les cinémas, devant les magasins, des petits-enfants, des adolescents qui, en plus la mendicité apprennent à démonter les phares et les feux rouges des voitures.
[Applaudissements de la foule]
Ce sont ces petits enfants qui vous arrachent vos portefeuilles. Ce sont eux qui traumatisent les femmes au marché. Nous allons combattre la mendicité, nous allons combattre aussi le parasitisme. Chacun travaillera et chacun gagnera sa pitance.
Je voudrais aussi vous parler de la prostitution. Il faut oser poser le problème, camarades. Il faut oser poser le problème parce qu’il est réel. Il existe des prostituées et nous ne devons pas faire la politique de l’autruche.
Nous ne devons pas nous voiler les yeux et faire croire que ce mal n’existe pas. Je sais très bien que le Burkina Faso est loin, très loin derrière beaucoup de pays dans ce domaine-là. Je sais très bien que le Burkina Faso a produit à son niveau national très peu de prostituées et que l’importation ou l’exportation nous ont envahis.
Néanmoins, toutes celles qui sont ici comme prostituées sont nos sœurs. Et nous les considérerons comme tel.
Qu’est-ce que c’est que la prostitution? La prostitution c’est ce métier qui constitue à se vendre, à offrir son corps pour gagner sa vie. Offrir son corps, dans ce qu’il a de plus noble. Et nous allons donc dénoncer ce commerce. Nous allons dénoncer ce métier pour que plus jamais la confusion ne s’établisse entre l’amour et le commerce. Ce qui veut dire que nous devons donner à chaque femme un emploi. Nous devons donner à chaque femme le moyen de gagner honnêtement et dignement sa vie. Nous devons faire en sorte que chaque femme refuse de se livrer aux besoins lubriques ou non d’un homme.
Nous devons faire en sorte que plus jamais un homme n’estime qu’il peut conquérir une femme grâce à ce qu’il a dans sa poche ; généralement d’ailleurs c’est de l’argent volé.
[Applaudissements de la foule]
Et pour lutter contre les prostituées, je disais que nous créerons des emplois ; nous créerons des emplois pour leur permettre de s’engager et de produire et de gagner leur vie.
Ensuite, nous déclarons, nous interdirons la prostitution. Nous continuerons plus loin ; nous invitons les CDR et l’union des femmes burkinabè a dénoncé les prostituées d’une part, à dénoncer tous ceux qui encouragent la prostitution d’autre part.
Nous allons également inviter nos femmes, les femmes de l’union des femmes burkinabè à dénoncer les prostituées de luxe. Quand je parle des prostituées de luxe, je pense à ces femmes qui sont dans les bureaux, qui ont des voitures ou des mobylettes, qui sont bien chamarrées mais qui jalousent, essaient chaque fois de détourner les maris des autres femmes et de semer la discorde dans le foyer.
[Applaudissements de la foule]
Si chaque femme a le droit de vivre sa vie amoureuse autant qu’elle l’entend, aucune femme n’a le droit de troubler le foyer d’une autre femme. Ce sont ces femmes qui sont à l’origine de la dépravation sociale à laquelle nous assistons. Ce sont elles qui sont la cause de ces nombreux enfants abandonnés sans pères et sans mères, qui ne connaissent ni famille, qui ne connaissent ni 1er janvier, ni 25 novembre, ni 25 décembre.
Ce sont ces femmes-là qui sont la cause de la déconfiture sociale qui a quitté les autres pays pour commencer petit à petit à nous ronger nous aussi au Burkina Faso.
Il nous faut donner des droits à nos femmes, il nous faut les protéger, il nous faut protéger nos familles. Combien d’hommes sont-ils qui entretiennent dehors des maîtresses en sacrifiant dedans femme et enfants ?
Ils sont nombreux très nombreux et, c’est la révolution que de s’engager à les combattre eux aussi. C’est la révolution que de s’engager à faire en sorte que plus jamais un homme n’aille trouver son plaisir avec une autre femme. Plus jamais dans nos rues, des femmes à partir d’une certaine heure, ne soit en train de déambuler, de parler en français en ou en anglais.
Que plus jamais des hommes ne soient obligés de donner de ces rendez-vous clandestins macabres, des rendez-vous louches dans des endroits louches.
[Applaudissements de la foule]
Dans les bars, dans les hôtels, dans les dancings qu’elles n’existent plus des boites de nuit au Burkina Faso. Il faut combattre ce mal. Combattre la prostitution, tuer la prostitution ne veut pas dire frapper la prostituée.
Protégeons la prostituée car c’est une malheureuse victime de la société, victime de l’organisation bourgeoise de la société. Lénine appelait cela l’hypocrisie honteuse de la bourgeoisie et de lieux de l’aristocratie.
Nous aussi aujourd’hui, nous devrons combattre cela. Nous devrons faire en sorte qu’ici dans ce pays on puisse dire que les vertus de la femme ont été célébrées.
Jésus avait dit que celui qui n’a jamais péché lui jette la première pierre et personne n’a osé jeter la première pierre.
[Applaudissements de la foule]
Il faut camarades, que si Jésus revenais ici au Burkina Faso et si Jésus répétait cela que tous ensemble nous osions jeter la première pierre car nous nous pécherons plus. C’est le défi du siècle et il faut oser l’engager.
Camarades, sur ces différents points j’aurais l’occasion de revenir, car j’avais simplement pour intention de vous souhaiter une bonne et heureuse année ; de souhaiter à vous et au peuple malien une bonne et heureuse année.
Mais je ne saurais terminer sans parler de ceux-là qui se sont mis en marge de la révolution ; ceux-là qui se sont mis en travers de la marche radieuse de notre révolution. Ils se sont exilés. Nous l’avons déjà dit lors du meeting de 2 octobre mais, je reviens encore là-dessus pour rappeler que tous ceux qui sont partis, peuvent revenir. Ce pays est le leur et pour le bâtir les sept millions de bras ne suffiront pas. Il faut aussi les leurs ; les 7 millions d’intelligences ne suffiront pas, il faut aussi leur intelligence.
La porte est donc ouverte à tous ceux qui veulent revenir pour bâtir le Burkina Faso parce qu’ils se seront aperçu que les jours sont passés, nous avons bâti, nous avons construit, nous sommes allés de l’avant, nous sommes allés de l’avant. Nous n’avons pas piétiné comme on l’avait prédit. Nous  ne sommes pas tombés.
Beaucoup d’entre eux sont en train d’hésiter ; en train de se demander sils peuvent prendre le risque de revenir ici. Oui ! Ils peuvent revenir. Mais certains se sont définitivement condamnés. Ils ont estimé que seule la lutte apatride peut les sauver. A ceux-là nous les disons jamais, au grand jamais le peuple burkinabè ne se laissera piétiner par eux et par leurs ambitions.
[Applaudissements de la foule]
Ce n’est pas ; lorsque les avions nous ont bombardés, lorsque les chars montaient à l’assaut et que l’artillerie lourde pilonnait les villages, ces apatrides n’ont pas été en mesure d’entrer au Burkina Faso. Ce n’est pas lorsqu’il n’y aura plus cet arsenal de guerre qu’ils pourront tenter quoi que ce soit. Même avec les chars, même avec les “MIK”, même avec l’artillerie, ils n’ont pas pu pénétrer le Burkina Faso sacré.
[Applaudissements de la foule]
Par conséquent camarades, il leur appartient de choisir: suivre la révolution, se soumettre à la révolution ou alors se laisser achever par la révolution.
Je voudrais également parler de ceux-là qui, à l’intérieur se sont mis en travers de la révolution, nous imposant parfois des mesures draconiennes. A leur endroit, nous prendrons des mesures de clémence, des mesures de clémence qui doivent être bien comprises dans le sens le plus juste.
Il s’agit de donner à chacun d’eux l’occasion de se racheter. Il s’agit de donner à chacun d’eux l’occasion de démontrer que la période de détention a été bénéfique, a été une période de réflexion, une période pour murir, pour comprendre ce qu’est la révolution et comprendre que la révolution sera toujours victorieuse et que ; les ambitions et que les projets machiavéliques soient-ils doivent se mettre de côté.
Je vous demande à chacun lorsque nous allons mettre dehors tous ceux qui sont actuellement en prison ; je vous demande de faire l’effort de participer à leur éducation révolutionnaire ; de leur donner à chacun d’eux l’occasion de s’amender, l’occasion de participer à la construction nationale.
Je vous demande de ne garder aucune rancune et de démontrer que la révolution c’est également la patience, que la révolution c’est la paix, la révolution c’est le bonheur du peuple ; parce que nous sommes différents, nous sommes très différents de ces régimes fascistes qui terrorisent pour simplement la protection d’une minorité.
Ici au Burkina Faso c’est le peuple et c’est le peuple qui parle.
Camarades, je voudrais aussi saisir cette occasion pour remercier tous ceux qui de par le monde, chefs d’états, dirigeants d’organisations, personnes individuelles, ont exprimé leur soutien au peuple du Burkina Faso ; au peuple du Mali pour nous exhorter à faire taire les armes.
Je voudrais leur remercier, leur exprimer notre profonde gratitude. Ils se sont adressés à nous parce qu’ils ont eu confiance en notre sagesse,  parce qu’ils ont eu confiance à notre lucidité.
Nous les remercions et nous savons que l’histoire nous donnera d’autres rendez-vous pour leur démontrer que ici au Burkina Faso, on sait entendre la voix de la raison.
Je ne voudrais citer personne ! Toutefois, je voudrais remercier ceux de l’ANAD pour les efforts qu’ils ont déployés. Mais avant eux, avant l’ANAD, le Nigeria et la Libye pour les efforts conjoints qu’ils ont déployés afin que entre le Burkina Faso et le Mali les armes ne parlent plus. Car nos armes, pour nous burkinabè, nos armes sont orientées vers l’Afrique du Sud.
Le Mali doit au contraire nous aider à arriver jusqu’à Johannesburg. Le Mali doit nous aider à aller jusqu’au Cap.
[Applaudissements de la foule]
Nous demandons aux maliens de mettre à notre disposition les nombreux chars qu’ils ‘ont , les “MIK” qu’ils ont, pour aller combattre l’apartheid.
[Applaudissements de la foule]
Nous leur demandons cela parce que nous savons qu’ils sont désormais nos frères et  nous savons parce que nous les avons rencontrés sur les champs de bataille qu’ils ont beaucoup de chars, beaucoup de “MIK”. Nous en savons quelque chose, mais nous voulons ce matériel pour aller en Afrique du Sud. Pieter Botha est là-bas et nous attend.
Si un pays à aider quel que soit le Burkina ou le Mali, il devrait en rougir ; il devrait en avoir honte. Parce que l’aide militaire que nous demandons est celle qui va nous permettre de nous battre contre le sionisme, contre le racisme, contre l’impérialisme sous toutes ses formes ici et ailleurs ; et l’impérialisme il y en a.
Camarades ; 1986 sera une année de bataille. En particulier parce que nous aurons à démarrer le plan quinquennal mais parce que aussi nous avons des batailles sociales à gagner.
A quelque chose malheur est bon ! Nous n’avons pas demandé ce conflit, on nous a imposé un conflit armé. Eh bien, nous devons faire en sorte que ce conflit armé sert la cause du peuple.
Nous devons faire en sorte que ce conflit armé nous permettre de passer de la première vitesse à la deuxième vitesse. Nous allons accélérer le train de la révolution.
[Applaudissements de la foule]
Et c’est parce que les maliens nous ont donné l’occasion d’accélérer le train de la révolution que je voudrais leur dire merci.
[Applaudissements de la foule]
Merci à nos frères et à nos sœurs du Mali !
Merci à tous ceux qui nous ont permis de comprendre que la révolution doit compter sur sa propre force.
Que la révolution ne doit compter sur personne et nous n’avons compté sur personne.
Que la révolution doit se battre avec ses armes, avec ses moyens mais avec tous ses moyens.
Je dis bien tous ses moyens. Désormais, il ne sera plus question de permettre que des moyens du Burkina Faso soient mis de côté pendant que le peuple se bat.
Camarades, je vous demande de faire en sorte que demain, après-demain et dans les jours à venir les maliens et les maliennes viennent nombreux au Burkina Faso.
Dans les manifestations sportives, culturelles que nous puissions les rencontrer dans les opérations économique et politique.
Que les burkinabè se rendent au Mali et fréquenter les maliens. Chacun de nous doit mettre un point d’honneur à gagner l’amitié, la sincérité ; à regagner dirais-je l’amitié, la sincérité et la fraternité d’un frère, d’une sœur du Mali.
Celui qui n’aura pas réussi à gagner l’amitié d’un malien n’aura pas fait son devoir révolutionnaire. Et à commencer par moi-même je le ferai.
L’impérialisme :
[Cris de]  A bas !
Le néocolonialisme :
[Cris de]  A bas !
Le fantôchisme :
[Cris de]  A bas !
Les valets locaux de l’Afrique :
[Cris de]  A bas !
Les valets locaux de l’impérialisme :
[Cris de]  A bas !
Les hiboux au regard gluant :
[Cris de] A bas !
Les tortues à double carapace :
[Cris de]  A bas !
Les caméléons équilibristes :
[Cris de]  A bas !
Les chiens enragés :
[Cris de]  A bas !
Les crocodiles affolés :
[Cris de]  A bas !
Les buffles terrorisés :
[Cris de]  A bas !
Gloire :
[Cris de]  Au peuple !
Victoire :
[Cris de]  Au peuple !
Dignité :
[Cris de]  Au peuple !
La patrie ou la mort :
[Cris de]  Nous vaincrons !
Je vous remercie !
——————————————————–
LES SIGLES CONTENUS DANS LE DISCOURS
PPD: Programme Populaire de Développement, lancé le 1er octobre 1984
PSP: Poste de Santé Primaire
ANAD: Accord de Non-agression et d’Assistance en matière de Défense.
MIK : Sans doute le diminutif « MIK» de MIKhaïl Kalashnikov

Ancienne version publiée dans les premiers recueils de discours et publiée sur notre site le 6 septembre 2005.

Camarades militantes et militants de la Révolution démocratique et populaire :

C’était le 25 décembre 1985 ; l’année tirait à sa fin quand nos populations ont été bombardées. Elles ont été bombardées par des avions, elles ont été blessées, tuées par des chars et par des militaires venus de l’autre côté. Nous avons alors riposté. Face à la supériorité matérielle, à l’abondance de moyens, nous avons opposé la détermination politique et révolutionnaire, nous avons libéré le génie créateur. Nos stratèges ont écrit dans les pages de l’histoire militaire africaine des hauts-faits de guerre. Ainsi nous avons protégé notre peuple. Nous l’avons protégé parce que nous avons été agressés, parce que nous lui devons jour et nuit, la liberté et la quiétude. Nous l’avons protégé, obéissant ainsi à un devoir révolutionnaire.

La guerre n’est rien d’autre que la continuation de la politique. Leur politique a continué et s’est transformée en guerre. Notre politique a continué et s’est transformée en défense populaire généralisée. Ainsi deux politiques se sont affrontées, une politique a triomphé.

Chers camarades, je voudrais qu’en ce jour du 3 janvier 1986, nous pensions à tous ceux qui sont tombés sur le champ d’honneur Maliens et Burkinabè à tous ceux qui ont été blessés, à toutes ces familles éplorées, à tous ces deux peuples et les autres peuples d’Afrique et d’ailleurs qui ont été marqués par ces affrontements douloureux. Je voudrais que chacun de nous fasse l’effort de dominer le sentiment de haine, de rejet et d’hostilité envers le peuple malien. Je voudrais que chacun de nous gagne la victoire la plus importante : tuer en soi les germes de l’hostilité, de l’inimitié vis-à-vis de qui que ce soit. Nous avons une victoire importante à gagner : semer dans nos coeurs les germes de l’amitié vraie, celle qui résiste même aux assauts meurtriers des canons, des avions et des chars.

Cette amitié-là ne se construit que sur la base révolutionnaire de l’amour sincère envers les autres peuples. Et cela, je vous en sais capables, capable d’aimer le peuple malien et de le démontrer. Nous le démontrerons. Les frères du Mali nous ont dit dans leur discours qu’ils étaient pour l’ouverture ; nous répondons d’abord oui, mais en plus nous allons ajouter l’acte à la parole. C’est pourquoi je voudrais vous dire camarades, qu’en ce qui nous concerne, entre les peuples malien et burkinabé il n’y a jamais eu que l’amitié et l’amour.

Camarades ! êtes-vous oui ou non pour l’amitié entre nos deux peuples ? [Cris de  « Oui !.»]

Alors, les masses populaires dépositaires du pouvoir au Burkina Faso ont parlé, et c’est en leur nom que je dis à la face du monde entier qu’il n’y a plus de prisonniers maliens au Burkina Faso. Les militaires maliens qui sont ici ne sont plus des prisonniers. Ce sont nos frères. Ils peuvent rentrer à Bamako, quand et comme ils veulent, en toute liberté.

Nous ne nous sommes pas battus pour faire des prisonniers, mais pour repousser l’ennemi. Nous l’avons repoussé, et tout Malien au Burkina Faso est un frère. Ainsi donc, les Maliens qui sont là sont nos frères.

A partir d’aujourd’hui des dispositions seront prises pour qu’ils vivent en toute liberté et qu’ils savourent la joie de la liberté au Burkina Faso, à Ouagadougou en particulier. Que leurs parents au Mali sachent qu’ils peuvent venir les chercher, comme ils peuvent les attendre à l’aéroport de Bamako.

Camarades, évitons de nous laisser divertir, entraîner dans des combats qui ne sont pas des combats du peuple ; évitons de nous laisser entraîner dans les préoccupations qui ne sont pas celles du peuple, dans la course folle à l’affrontement et au surarmement. Nous savons que la tentation sera grande dans certains esprits de rechercher coûte que coûte des arsenaux militaires, justifiant ainsi des actions bellicistes et trouvant souvent par là aussi des prétextes faciles et commodes pour rançonner les masses populaires ; il n’en sera pas ainsi au Burkina Faso.

Le média occidentaux, la presse impérialiste a souvent affirmé que le Burkina Faso était un pays surarmé. Vous avez souvent lu dans les journaux que notre pays a reçu des tonnes et des tonnes de matériel militaire. Fort heureusement, cette même presse s’est condamnée, s’est déjugée et a reconnu que le Burkina Faso était sous-équipé militairement. Ce n’est pas nous qui l’avons dit, ce sont eux qui l’ont écrit. C’est vrai, nous sommes sous-équipés, donc tous les propos qu’ils avaient répandus sur notre compte n’étaient que dénigrements. Aujourd’hui ils sont face à leurs propres dénigrements, face à leurs propres mensonges.

Nous savons maintenant quels sont les pays qui sont surarmés, quels sont les pays qui disposent de la ferraille militaire. Nous savons maintenant quels sont les pays qui imposent des sacrifices à leur peuple pour un développement social, politique et économique au lieu d’une militarisation à outrance.

Ces événements de 6 jours ont permis au Burkina Faso de laver la honte, de rétablir la vérité. Ils ont permis au monde entier de nous connaître sous notre vrai jour, et seuls ceux qui détestent la révolution et ils sont nombreux continueront par leurs manœuvres à vouloir semer la confusion. Des combats nous attendent et il nous faudra les gagner.

Je voudrais souhaiter à tous pour cette année 1986 qui commence, le bonheur conformément à ce que nous formulons comme intention et aux efforts que nous sommes disposés à engager. En vous souhaitant à tous une bonne et heureuse année, je voudrais demander à chacun de se ressaisir et de considérer ce qui vient de se passer comme un épisode, certes, malheureux, mais plein d’enseignements. Je voudrais que nous analysions cela, cette expérience.

Nous savons, nous, révolutionnaires, que chaque jour qui passe est un jour d’affrontement. Nous savons que depuis le jour où c’était le 26 mars 1983 à cette même place, nous avons proclamé que  « lorsque le peuple se met debout, l’impérialisme tremble», depuis ce jour, nous sommes face à face avec l’impérialisme et ses valets.

 

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La Révolution burkinabè est au service des autres peuples – 11 Septembre 1985 https://www.thomassankara.net/la-revolution-burkinabe-est-au/?utm_source=rss&utm_medium=rss&utm_campaign=la-revolution-burkinabe-est-au https://www.thomassankara.net/la-revolution-burkinabe-est-au/#comments Fri, 28 Feb 2020 03:07:51 +0000 http://thomassankara.net/wp2016/la-revolution-burkinabe-est-au/ Nous avons reçu récemment une version audio de ce discours envoyé par le journaliste suisse Christophe Koessler, parmi d’autres documents qui lui avaient été confiés lors d’un séjour au Burkina. Il en manquait une partie, notamment en mooré, que cette nouvelle version nous a permis de récupérer. Ces documents étaient sous forme de cassette audio. […]

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Nous avons reçu récemment une version audio de ce discours envoyé par le journaliste suisse Christophe Koessler, parmi d’autres documents qui lui avaient été confiés lors d’un séjour au Burkina. Il en manquait une partie, notamment en mooré, que cette nouvelle version nous a permis de récupérer.

Ces documents étaient sous forme de cassette audio. Nous avons du les transformer en fichier mp3. Il a ensuite fallu les retranscrire, ce qui a été fait par Cléophas Zerbo. Laura Nyamba a vérifié et corrigé la retranscription discours. La partie du discours en moore a été traduite par Achille Zango, tous 3 membres du l’équipe du site thomassankara.net.

La rédaction du site.


Créé en 1955, Le Conseil de l’Entente regroupe outre la Haute- Volta, la Côte-d’Ivoire, le Niger, le Bénin et le Togo. Il s’était donné alors comme objectif historique d’empêcher et de briser toute forme fédérative de regroupement notamment la Fédération du Mali, alors qu’Houphouet Boigny n’a accepté que contraint l’indépendance; préférant jusque là défendre l’idée d’une Union française, afin d’éviter une indépendance réelle.

En septembre 85, un sommet des chefs d’État du Conseil de l’Entente est convoqué à l’initiative d’Houphouët-Boigny pour évoquer les problèmes de sécurité dans la région, suite à une série d’explosions au Togo et au Niger. Sankara se plaint alors que les autres pays ne
s’inquiètent guère lorsque le Burkina est victime de tentatives de déstabilisation et claque la porte. Il soupçonne que cette réunion ne soit qu’une manœuvre pour tenter de l’isoler. Son
retour donne lieu à des meetings et des communiqués des CDR où l’on attaque surtout la Côte-d’Ivoire, mais aussi le Togo.

Une forme de colère est perceptible dans ce discours soupçonnant les autres pays de l’avoir piégé. Des commentateurs voient en ce discours des provocations inutiles envers ses pays voisins notamment lorsqu’il appelle les autres peuples à la révolution.

Bruno Jaffré


Discours de Thomas Sankara du 11 septembre 1985 à Ouagadougou prononcé à un meeting le lendemain de son retour d’une réunion du conseil de l”Entente (fichier audio)

 


Camarades militantes et militants,

Nous avions à répondre à l’impérialisme international, nous avions à répondre à ses valets locaux. Dès lors que nous sommes mis debout, ils ont commencé à trembler. Il n’y a donc pas de discours à faire, il y a simplement à dire et à rappeler que à l’heure où nous parlions, les radios impérialistes sont toutes branchées sur Ouagadougou.

[Applaudissements]

Nous savons, que dans les officines impérialistes, l’on essayera de décortiquer les propos tenus ici même, et surtout l’on n’essayera de savoir jusqu’où le peuple burkinabè sera prêt à repousser l’ennemi, mais moi je vous dis, que nous repousserons l’ennemi, jusqu’à ce que nous l’ayons noyés dans les océans.

[Applaudissements]

Nous savons que à l’heure actuelle, l’on essaie de fomenter contre notre peuple des complots de tout genre, et notamment, l’ on essaye de faire résonner à nos frontières des bruits de bottes, l’on essaye de créer, de déclencher contre le peuple burkinabè, une guerre injuste, multiforme, l’on essaie d’opposer le peuple burkinabè à d’autres peuples, l’on essaie de manipuler ceux qui sont manipulables.

Mais nous gardons pour nous la sérénité, le calme et la tranquillité de ceux qui ont confiance à leurs forces, ceux qui savent, que la limite de leur combat sera dicté non pas par l’ennemi mais par eux. Je veux dire, que lorsque le peuple burkinabè aura décidé de marcher, seul le Burkina Faso, seul le peuple burkinabè pourra décider de la ligne où nous allons nous arrêter.

[Applaudissements]

A votre nom à tous, je lance un avertissement très ferme contre ceux qui sont en train de confondre le Burkina Faso d’avec la Haute Volta.

[Applaudissements]

Je lance un avertissement très ferme contre tous ceux qui se hasarderaient à porter atteinte à la tranquillité de quelques burkinabè que ce soit, à l’intérieur comme à l’extérieur.

Nous n’avons pas besoin pour nous, pour notre part de faire appel à des troupes étrangères, à des conseillers étrangers.

Tout à l’heure le camarade, commandant en chef vous a tenu un langage précis, un langage de combat et il vous a expliqué que vous constituez les détachements d’assaut qui prendront les citadelles à partir desquelles certains valets sont entrain de conspirer contre nous. Eh bien je compléterai son intervention en vous disant que si nous sommes nombreux que même si nous ne disposons pas des armes eh bien c’est moi qui vous le dis, ces armes nous irons les prendre chez  l’ennemi.

[Applaudissements]

Donc tous les équipements, l’arsenal de guerre et de mort dont ils sont entrain de se doter actuellement constituent notre propre dotation.

Camarades, il est évident qu’une manifestation comme celle là n’est pas du goût de tous le monde. Mais surtout, je voudrai insister sur l’amitié et le devoir internationaliste qui doit, qui doivent nous habiter en permanence. Le combat du peuple burkinabè n’est point un combat chauvin. Notre combat ne sera point un combat de nationalisme étriqué et limité. Notre combat est celui des peuples qui tous aspirent à la paix et à la liberté. C’est pourquoi nous ne devons cesser de voir chez les peuples qui nous entourent leurs qualités et leurs aspirations légitimes à une paix, une paix juste, à une dignité et à une indépendance réelle. Naturellement, il leur appartient d’assumer leur devoir historique. Il leur appartient de se débarrasser de toutes les vipères qui infestent les lieux, de tous ces monstres qui les empêchent d’être heureux. nous avons pris sur nous nos responsabilités. Il appartient aux autres peuples de prendre leurs responsabilités, à leur jeunesse, à leurs forces patriotiques et démocratiques, à leurs civils, à leurs militaires, à leurs hommes, à leurs femmes. Nous voulons construire un conseil de l’entente, un conseil révolutionnaire de l’entente.

[Applaudissements]

Et nous nous battrons, jusqu’à la dernière énergie, pour que notre point de vue juste soit celui qui triomphe. Et nous pouvons compter sur les peuples, les peuples du Bénin, du Niger, du Togo, de la Côte d’ivoire.

Parce que nous savons que ces peuples ont besoin de liberté, de dignité, de paix et de sécurité.

Parce que nous savons que ces peuples ont compris que seule la révolution, leur permettra de se débarrasser de tout ce qui, à l’intérieur d’un pays comme à l’extérieur, s’opposent à la réalisation de ce noble objectif.

C’est pourquoi nous disons qu’aujourd’hui, c’est le conseil de l’entente. Demain, grâce au peuple togolais, grâce au peuple béninois, grâce au peuple nigérien,grâce au peuple ivoirien et avec le peuple burkinabè, avec ou sans la volonté de qui que ce soit, la révolution s’installera.

[Applaudissements]

La révolution est déjà en marche.

Nous sommes bien informés de leurs complots, les tentatives de division, d’opposition, les tentatives d’assassinat.

Ben, nous comprenons là, que ces  réactionnaires patentés ignorent, confondent la marche d’un peuple et l’évolution d’un individu.

[Applaudissements]

C’est pourquoi, tout comme nous l’avions déclaré, à d’autres époques, s’en prendre à tel ou tel dirigeant ne suffira jamais pour mettre un terme à la révolution. C’est pourquoi, nous disons que leurs complots ne pourront jamais mettre un terme à la révolution. La révolution est bel et bien en marche et elle gagnera. Elle libérera tous les peuples.

Parce que nous avons parlé de sécurité à Yamoussoukro, il est normal que nous cherchons les voies et moyens pour la réalisation concrète de cette sécurité. Et cette sécurité ne se fera jamais, elle ne s’obtiendra jamais tant que la révolution n’aura pas libéré les peuples.

Mais notre combat ne se limitera pas au conseil de l’entente. Les autres peuples qui sont à notre frontière sont eux aussi des peuples qui ont besoin de révolution. Je ne parle bien entendu pas du cas du Ghana. Mais je vais parler du Mali.

[Applaudissements]

La république soeur du Mali peut comprendre, doit comprendre, son bonheur sera notre bonheur, son malheur sera notre malheur. Les soucis du peuple malien sont les soucis du peuple burkinabè. Les préoccupations du peuple malien sont les préoccupations du peuple burkinabè. La révolution du peuple burkinabè est à la disposition du peuple malien qui en a besoin.

[Applaudissements

Parce que seule la révolution leur permettra de lutter contre la faim, la soif, la maladie, l’ignorance et surtout de lutter aussi contre les forces de domination néo-coloniales et impérialistes, seule la révolution leur permettra de se libérer.

Parce que la révolution ne saurait être le monopole d’aucuns peuples. Nous avons le devoir de constater que tous les peuples aspirent à la révolution, et les peuples sont en marche donc la révolution avance.

Nous saluions donc les combats légitimes quotidiens que tous ces peuples mènent et nous saurons être au rendez vous avec eux pour célébrer les jours heureux où ils auront mis à terre tous leurs ennemis, intérieurs et extérieurs.

[Applaudissements]

Mais bien entendu, il faut le répéter et insister, il leur appartient de prendre leurs responsabilités historiques pour leur libération. Il n’est point question qu’ils attendent de la part de quelques peuples que ce soit, de la part de quelques messies que ce soit la force salvatrice. Ce serait une erreur, une erreur grossière, une erreur monumentale, une erreur contre révolutionnaire.

Le conseil révolutionnaire de l’entente sera ou ne sera pas.

[Bruits]

La sécurité de notre peuple dépend de chaque militant. La sécurité de notre peuple dépend de chaque combattant, à l’intérieur comme à l’extérieur, et il faut en appeler à nos militants qui sont à l’étranger, pour qu’ils redoublent de vigilance, d’ardeur pour démasquer ces complots qui se trament, pour qu’ils nous signalent les repères de la vermine afin que grâce à nos lances flammes invincibles (ou imbéciles à vérifier 14min11s) nous brûlions à jamais, nous déversions le feu pour calciner nos ennemis, les réduire en poudre.

Ce soir, nous avions simplement à réaffirmer ce dont nous sommes permanemment  convaincus. Nous avions à réaffirmer la mobilisation du peuple burkinabè, sa détermination. Nous avions aussi à dire et à redire avec force que nous sommes solidaires de nos voisins.

Ce soir là même en votre nom à tous, j’enverrai des messages, un message à Félix Houphouët Boigny.

[Applaudissements]

un message à Eyadéma, un message Seyni Kountché, un message à Moussa Traoré, un message à Mathieu Kérékou et un message à Rawlings.

[Applaudissements]

Pour leur dire que vous affirmez votre solidarité avec leur peuple. Pour leur dire que tous les combats justes de leurs peuples seront nos combats. J’espère que ces messages seront lus dans leur capital.

Dans tous les cas nous diffusons ces messages parce que c’est un message d’amitié et l’amitié n’a point besoin d’un accord juridique.

Nous leur dirons également que nous pensions que déjà le conseil de l’entente constitue en lui-même un cadre juridique et moral pour la défense permanente de nos différents intérêts.

Nous ne pensions pas qu’il fallait ajouter à un conseil de l’entente d’autres documents, d’autres dispositions juridiques. Que faisais t-on donc depuis 1958? que faisais t-on donc depuis la création du conseil de l’entente? si c’est seulement 1985 qu’il faut des accords. Cela est inquiétant.

Camarades, je vous remercie. Je vous remercie d’être venus nombreux très nombreux d’avoir démontré que la mobilisation est permanente que l’enthousiasme est permanent que le combat chez nous ce sera un combat victorieux.

[Applaudissements]


[La partie qui suit est en Mooré. Nous publierons la retranscription lorsque nous aurons réussi à l’obtenir (Note de la rédaction du site)]

Chers concitoyens, sachez que maintenant que notre révolution ne cherche aucune bagarre avec quelqu’un, notre révolution est une force, une force tranquille qui réagit pour montre ce dont il est capable lorsque qu’on le provoquera ; parce que le Boa se déplace sans problème à la recherche de son chemin mais si l’on le touche il mord à gauche comme à droite. Applaudissement. C’est le caractère réservé, méfiant ainsi.

[Applaudissements]

Mais vous devez tous savoir, que ceux qui sont au pays ou à l’étranger, à tous, vous devez savoir qu’à partir d’aujourd’hui que notre révolution, nos yeux sont ouverts, nous savons qu’il y assez d’ennemis, nous savons qu’ils s’arment et chaque jour ils font du maraboutage et des fétiches mais malgré tout ça, nous savons que quand nous le voudrons nous saurons quoi faire.

[Applaudissements]

Nous sommes allés à Abidjan, Yamoussoukro au sommet du conseil du conseil de l’entente, on nous a demandé de signer des accords d’extraditions entre Etats, mais nous avons affirmé que nous ne pouvons pas signer de tels accords. Mais nous disons aussi qu’il y ait accord ou pas, si nous avons un ennemi, qu’il soit à Ouaga, dans un autre pays, qu’il soit de près ou de loin, que ces chefs d’États de ces pays veulent ou pas, nous irons trouver l’ennemi, l’arrêter pour l’emmener au pays car chez nous il n’est pas question de d’accord d’extradition. Si on t’aperçoit, c’est comme la chanson disait, on va le laisser avec les CDR, ils l’arrêteront, l’enlèveront et c’est fini.

Etes-vous d’accord ou pas ? Oui !!!

Etes-vous capables ou pas (bis) ? Oui !!!

Alors que les ennemis se cherchent.

[Applaudissements]

Fin de la partie en mooré


Camarades, vive le peuple ghanéen, vive le peuple béninois, vive le peuple ivoirien, vive le peuple nigérien, vive le peuple togolais, vive le peuple malien.

révolution pour tous

révolution pour tous

révolution pour tous les peuples

la patrie ou la mort (nous vaincrons), la patrie ou la mort (nous vaincrons).

Je vous remercie.

[Applaudissements]

Les fichiers joints

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